« Sur ses deux oreilles »

 

Dans notre série « expressions à dormir debout », soyez sûrs qu’on n’ira pas se coucher avant d’avoir réglé cette histoire de « deux oreilles ».

Mais revenons à nos moutons, moutons.

De bonne foi, un tiers trouve toujours le moyen de lancer, pour vous tranquilliser :

vous pouvez dormir sur vos deux oreilles.

La bienveillance l’égare.

Retournez le problème dans tous les sens : la proéminence de votre occiput exclut formellement cette hypothèse. Comme ça faisait un bon moment qu’on n’avait pas casé occiput, allons-y gaiement : il faudrait déjà que la partie occipitale repose plus bas que le niveau de vos oreilles, dans une cavité aménagée tout exprès, pour leur permettre de toucher le lit simultanément. Même le plus douillet des oreillers ne rendrait pas l’expérience plus probante.

A supposer même qu’on vous retire le cerveau (seule raison d’être de l’occiput, quand on réfléchit), ce qui vous resterait de tête ne reposerait que sur une toute petite partie de vos lobes. Position extrêmement inconfortable, surtout une nuit entière.

occiput

Et encore, ça n’est valable qu’en pionçant sur le dos. Mais le véritable sommeil du juste ne se pratique-t-il pas sur le ventre ou le flanc ? Dans les deux cas, vous ne dormez que sur une oreille.

 

Et puis c’est pénible cet occipitocentrisme à la fin. C’est vrai, pourquoi un mâle ne pourrait-il pas « dormir sur ses deux glaouis » et sa congénère « sur ses deux nibards » ? Ou l’inverse, pour varier les plaisirs ?
La nuit n’en serait pas plus courte et au moins, c’est matériellement possible.

Merci de votre attention.

 

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« Déchiffrer » ?

 

C’est un fait admis : quiconque apprend à lire commence par déchiffrer. Alors qu’il ne se dépatouille qu’avec des lettres. Aberrant, 1 ?

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Pour le gusse en question, l’alphabet serait donc une combinaison chiffrée qu’il faudrait déchiffrer ? Y aller lettre à lettre = « délettrer », ce n’est point faire injure aux illettrés (deux t deux l). Encore un motif de guéguerre entre matheux et littéraires, tiens.

« Décoder », à la rigueur ; les phonèmes ont bien besoin de graphèmes pour les coder sur papier. Pourquoi cette suprématie des chiffres ?

Parce qu’alors, rien n’interdit si ça vous chante de « dépiauter » voire d’« éplucher » un texte. Sachant qu’on « épluche » déjà des comptes, ce ne sont pas trois phrases mises bout à bout qui résisteraient à l’économe. Remarquez qu’on en vient de plus en plus à « détricoter » un projet de loi. En le vidant de sa substance, on constate néanmoins qu’il n’est pas plus fait de mailles que de chiffres.

Sur le même mode, tout est bon à « décrypter », surtout si ça n’a aucun sens caché (kryptos pour les Grecs). Laissez, ça rend le truc intéressant.
D’ailleurs, une fois à court de « décryptage », on peut toujours « décortiquer », sans s’en foutre plein les doigts.

Et que dire des musicos qui « déchiffrent » leur partition ? Laissez-nous rire. Voilà qui dénote un manque patent de jugeote : suffit de se laisser guider par ses esgourdes.

 

Qui dit « déchiffrer » dit syllabe par syllabe. Lire sans comprendre, en gros. L’énigme s’épaissit d’autant plus que la « déchiffrer » au contraire, c’est la comprendre. Comprenez quelque chose, vous ?

 

Tout ça pour en arriver à « déchiffrer des lettres ». Nom d’un bertrandrenard empaillé, si c’est pas malheureux.

Merci de votre attention.

 

Déontologie

 

Le premier réflexe d’un journaleux pris en défaut sera de se draper dans sa déontologie. Comme celle-ci apparaît deux fois en tout et pour tout dans la charte d’éthique de la profession, ce n’est qu’un mot, en somme. Chouette alors, c’est lui qui nous intéresse.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Théorie des devoirs,

voilà la définition qu’en donnent le dictionnaire et les mots fléchés (en mal d’astuce sur ce coup-là et comme on les comprend).

Par extension :

Ensemble des règles morales qui régissent l’exercice d’une profession.

Ajoutez à ça de faux airs de divinité vers la gauche, déontologie est de la race de ceux qui en imposent.

 

Depuis peu : 1825, date de l’Essai sur la nomenclature et la classification des principales branches d’Art et Science par le sieur Jeremy Bentham. Lequel forme tout exprès deontology sur le grec deon(t)-, « ce qu’il convient de faire » et -logia, « discours, doctrine ».

Déontons les panneaux un par un pour reponçage. Non non, dé pas honte.

 

Déon- : en vieux grec, « nécessaire, correct », participe passé adjectivé de deî (« il faut »), issu de déô (« lier »), apparenté à dyo (« deux »). Soit le nombre exact d’occurrences du mot qui nous occupe dans la charte susnommée. C’est pas pour crier au complot mais ça vaut son pesant de « tiens donc ».

-Logia vient en plus droite ligne du verbe legein, à l’origine « rassembler, cueillir, choisir » (élection, diligence et toute la panoplie des Lego, mes moutons) puis « compter », ce qui entraînait nécessairement de « parler, dire » (dialogue, alléguer)… A propos de tout et de rien d’ailleurs : biologie, criminologie, oto-rhino-laryngologie

 

Autant de domaines dotés d’une solide déontologie. On l’espère, il le faut.

Merci de votre attention.

 

Ecouter

 

Le fossé qui sépare voir de regarder, respirer de sentir, ingurgiter de manger et entendre d’écouter se remblaie tout seul pour toucher. Hein ! Qu’on le veuille ou non, quand ça touche, ça touche.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Faites l’expérience avec un sourd, vous constaterez que lui aussi écoute ce qu’on lui dit : pas d’autre manière de décrire son attention. C’est dire la puissance du verbe.

 

D’eskolter (IXe siècle) à escouter (XVIe), les versions de lancement situent l’engin dans l’écurie latine. En Italie, on conjugue ascoltare en ce moment même.
Au vu du profil bien reconnaissable de ce dernier, justement, écouter ne serait-il pas le frère caché d’ausculter ?

Vous venez de rafler le gros lot.

A l’origine du verbe rital, ascultare (latin populaire) provient du plus classique auscultare, « écouter avec attention » mais aussi « ajouter foi, obéir ».
Notons au passage quel magnifique pléonasme « écouter avec attention » ferait en pendentif. On s’était pourtant entendu là-dessus dès l’intro (mais vous n’écoutiez pas) : [écouter] – [attention] = entendre.
Observons par la même occase qu’il ne peut y avoir « obéissance » qu’en cas d’écoute préalable. A méditer, parents.

Mais auscultare, d’où vient-il ? Tendez bien l’oreille, littéralement de « tendre l’oreille » : aus-, condensé d’auris (« oreille »), –cultare né du radical indo-européen kel (« incliner »).

 

Ecouter/ausculter, les toubibs ont donc vocation à écouter deux fois leurs patients. S’ils y mettaient un bon coup la première fois, on ne serait pas obligé d’en passer par la phase stéthoscope gelé. Et toc.

Merci de votre écoute.

 

Fulgurance #92

Allez demander à quelqu’un qui chante juste de chanter faux : peine perdue.
Mal chanter est une technique mystérieuse.

non-tu-ne-chanteras-pas

Timbre

 

Comment un petit mot comac peut-il signifier à la fois « cloche immobile et sans battant frappée par un marteau », « membrane inférieure d’un tambour », « qualité spécifique d’un son, indépendante de la hauteur, de la durée et de l’intensité » et « marque, cachet ou vignette correspondant au paiement d’une taxe » ? C’est à en perdre une dent.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Non seulement on le met à toutes les sauces mais timbre en redemande. Il s’affiche même au bras d’un paquet de substantifs : timbre-poste, timbre-amende, timbre-quittance, timbre-escompte, timbre-prime, timbre-test…
Vous aussi, chez vous, amusez-vous à créer de toutes pièces vos propres timbres : timbre-wagon, timbre-brouette, timbre-château de la Loire, timbre-raton laveur. Des séances de poilade à n’en plus finir.

On va jusqu’à recenser un tambour médiéval sous le nom de tinbre. Voire, début XVIIe, un « cerveau » au sens figuré :

ma femme a le tymbre mal sain.

 

Mais d’où viennent tous ces timbres ? Et pourquoi les philatélistes, comme leur nom ne l’indique pas, en sont-ils timbrés ?

 

Devinerez jamais.

Timbre n’est autre que l’altération de timbne, issu du grec ancien túmpanon, « tambour ». Quand on sait que les Latins l’écrivent tympanum et que l’instrument a gardé ce blase comme ses descendants directs (« timbales » = timpani en rital), on saisit mieux pourquoi le tympan est une membrane, que les Anglais traduisent du reste par eardrum.

 

Profitons-en pour disséquer délicatement philatélie, formé en 1864 sur philos (« ami ») et atélia (« affranchissement »), l’inverse de telos (« taxe »).

Les grands malades adeptes des carnets de timbres rares à la Poste sont donc littéralement des « ennemis de l’impôt ». Lançons-leur le fisc aux fesses, ça aèrera la file.

Merci de votre attention.