Diligence

 

Elle jouit d’une polysémie à faire pâlir d’envie chiche et bouquin. Respectivement « soin » puis « célérité, exactitude » apportés à l’exécution d’une tâche (contraire de négligence, nous l’allons voir), diligence désigne aussi une « poursuite, requête » en droit (diligenter une enquête). Sans parler de la Wells Fargo, qui, pour tout bon fan de Lucky Luke, passe toujours.

Mais revenons à nos moutons, Jolly Jumper.

Les différentes acceptions du mot apparaissent d’ailleurs dans cet ordre. Fin XIIe-début XIIIe, « soin, minutie ». Trois siècles plus tard, « hâte, empressement » (« faire diligence » reste à ce jour la manière la plus élégante d’enjoindre autrui à se magner le train). Encore deux siècles et c’est le sens juridique qui pointe son nez dans le Code civil : « à la diligence de » = sur demande [du juge]. Pour finir en fiacre express.

 

Car qui dit diligence dit « rapide ». De nos jours, ç’a l’air évident mais ne confondons pas vitesse et précipitation : le mot signifiait « soin scrupuleux » en latin. Et plus largement « application, empressement, zèle, exactitude, attention, vigilance ; ordre, économie, épargne ; choix, discernement ; amour, affection ». Orgiaque, vous dis-je.

 

Diligentia est donc la fille du participe présent adjectivé diligens (« exact, soigneux »), formé sur diligere (« aimer, estimer, choisir »). Zieutez dilectum, le participe passé. On le connaît par cœur, ce radical : le même que dans prédilection dites donc.

Et lecture ? Affirmatif, diligere = di-legere (« cueillir, choisir, lire »). Pas enquiquinant, le français décline d’ailleurs verbe, adjectif et nom exactement comme la langue latine : élire, éligible, élection…

 

Les descendants se comptent par dizaines : intellegere (= inter-legere, « lire entre », d’où « comprendre »), neglegere (= nec-legere, « ne pas choisir » ou, sous un autre angle, « délaisser »), colligere (« cueillir ensemble », alias collecter). Et, côté substantifs, le fameux legumen qui se « cueille » en toute saison.

C’est pas de l’étymo collector, ça ?

Merci de votre attention.

 

« Inégibilité »

 

Dès lors qu’un ouistiti ne peut plus se faire élire, nous évoquons presto son « inégibilité ». C’est dire si on ne prend plus le temps de rien – comme le prouve cette autre tournure grammaticalement cavalière. Un li réglerait sans doute le problème.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Et à élire donc.
Ayant le droit d’être élu : éligible. Fait d’être éligible : éligibilité. Contraire de ce qui précède : « inégibilité » ?

Ach ! si les Zallemands nous voyaient. Eux se jouent des vocables à rallonge en gobant les compléments du nom depuis leur plus tendre Kindheit. On inspire un bon coup :

Rindfleischetikettierungsüberwachungsaufgabenübertragungsgesetz

(« loi sur le transfert des obligations de surveillance de l’étiquetage de la viande bovine » ; même l’acronyme est incomestible).

De ce côté-ci de la ligne Maginot, au-delà de six syllabes, c’est le bout du monde.

 

Inéligibilité : orgie de i, d’accord. Est-ce là ce qui nous pousse à en sauter un ? Hypothèse séduisante – en partie seulement : le record est détenu par un autre mot. « Inégibilité » fait surface ? Pensez à indivisibilité ! Guérison instantanée.

En réalité, si l’on pratique l’aphérèse sans le savoir, c’est avant tout une histoire de scansion.
Les poteaux, nous butons parce que nous décomposons

iné-gibi-lité

en 2-2-2, sur le même rythme qu’éligibilité. Alors qu’on ne bavera jamais « indisibilité » (sauf cas désespérés).
De surcroît, dans ce découpage binaire, le dernier binôme répond phonétiquement au premier, gardant au chaud les deux i médians côte à côte.

Mais pensez par groupes de 3 et la rime vous fera la courte échelle :

inéli-gibili-(té).

Si on se le récitait comme une comptine ? Après tout,

inéli, gibili

et

ocello cello ouistiti,

même combat.

Merci de votre attention.