« Rouler une pelle »

 

Parmi les expressions sur lesquelles on ne s’arrête jamais (parce qu’on détourne le regard), « rouler une pelle » se hisse au premier rang. Les plus madrés lexicographes s’y sont cassé les dents.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Fouillons la remise à la recherche d’une pelle. Essayons de la rouler ; faut déjà y montrer de la volonté. Attacher une roue enlève tout intérêt à l’ustensile. D’ailleurs on ne voit pas bien où. Ni dans quel but. S’il s’agit de retourner le jardin par petites mottes, mieux vaut choisir la grelinette. S’il s’agit des décombres du chantier, on enverra Dédé « rouler une pelleteuse ». Imaginez Dédé au milieu de nos deux tourtereaux.

 

Puisqu’on ne sait pas comment dire, prenons une image qui ne veut rien dire (mais dont tout le monde sait ce qu’elle veut dire).

« Rouler un patin », tiens. De mieux en mieux. De quel patin parle-t-on ? Le seul patin qui se roule étant le patin à roulettes, on ne peut, stricto sensu, que rouler en patins.

Quittons le registre idiomatique. Faire un bisou ? Encore faut-il préciser le point d’atterrissage. Un dépôt sur la joue n’augure en rien d’un roulage de pelle.

Baiser ? Le nom, alors. Le verbe, lui, est si connoté qu’on en oublie le sens littéral désignant pourtant très précisément notre affaire.

 

A moins que la pelle rappelle la raideur d’un des deux partenaires, rapport à son manche (à la pelle) ?

Car le geste lui-même est absurde. Statistiquement, pour s’échanger des miasmes, y’a pas mieux. Même les premiers concernés ferment les yeux.

 

Le plus souvent, on opte pour embrasser. C’est dire si on est gêné : embrasser, comme chacun sait, consiste à prendre dans ses bras. « Embrasser sur la bouche », ce serait un peu comme « empoigner sur les lèvres ». Dans quel sport voit-on ça ? Quant à « embrasser avec la langue », vous voulez rire.
Accessoirement, celui qui embrasse une carrière ne lui roule de pelle à aucun moment.

 

« Rouler une pelle » défie la raison. Enlevons-nous ça de la bouche.

Merci de votre attention.

 

Tripatouillage

 

On préfère ne pas savoir ce que tripatouillent les tripatouilleurs. Pourtant, que de tripatouillages pour en arriver à tripatouillage. La nature est bien faite.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Face au vide lexical de 1888, afin de dire « remanier abusivement » en parlant d’une œuvre, un critique littéraire s’est donc permis d’amalgamer tripoter (ça, on voit bien ce que c’est) et patouiller (ça par contre, prt et re-prt).

 

A tout seigneur, tout honneur : commençons par tripoter, qui (vérité première toujours oubliée) vient de tripot. Avant la

maison de jeu clandestine ayant mauvaise réputation,

le tripot, lieu de totale éclatche

où se pratiquait le jeu de courte paume,

abritait des manipulations plus anodines.

De fait, tripot n’est rien sans triper, « sauter, danser » au XIIIe siècle, issu de treper, « frapper du pied, sauter » (mi-XIIe), qui d’impatience a fini par trépigner.

 

Le plus rare patouiller apparaît dans les eaux de 1175 sous la forme patoiller, « barboter, patauger ». Jusqu’à prendre au XIXe siècle le sens de « manipuler, tripoter ». Autrement dit, tripatouiller, somme de tripoter et de patouiller, équivaut à deux fois tripoter. C’est dire le degré d’inavouable.

Mais zalors, patauger serait-il une variante de patouiller ayant réussi dans la vie ? Exact, les deux compères dérivent de patte, elle-même construite sur le radical patt- évoquant des pas, particulièrement en milieu boueux. Au passage, l’onomatopée nous a valu nos patins qui, c’était couru, mènent tout droit au tripotage susnommé.

 

Par ailleurs, on ne sera pas surpris d’apprendre que trifouiller est né des amours malsaines de tripoter et de fouiller.
Sur ce dernier, nous procéderons aux fouilles réglementaires une autre fois.

Merci de votre attention.