Dégueulasse

 

La langue exigeait un terme plus fort qu’immangeable, immonde, cloacal, dégoûtant et plus globalement caca. C’est alors que dégueulasse apparut.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Observons déjà comment son sens figuré, qui pose un jugement moral, dérive du propre, qui désigne du sale.
Notons ensuite (toujours à distance afin de ne pas nous dégueulasser) que sa finale est peu courante. Au rayon épithètes, elle ne brille guère que dans fadasse et au sein de tonalités tout sauf jouasses telles que marronnasse. Cette valeur dépréciative touche surtout les substantifs (mille pardons, filles du sexe féminin) : connasse, blondasse, pétasse, grognasse, radasse, pouffiasse et j’en passe. Quant à cette bonne vieille relavasse, elle rappelle ce que dégueulasse doit aux eaux usées.

 

On suffixe on suffixe mais n’oublions pas qu’au cœur de dégueulasse (né dégueulas en 1867) se trouve dégueuler, littéralement « évacuer par la gueule ». Notamment son quatre-heures mais aussi des paroles, fut un temps (desgueuller, 1482).

Gueule, tiens, voilà un mot qui en a !

Mais merde mystère, pourquoi une telle étanchéité entre le nom scientifique ou familier, selon qu’on parle de la « bouche » d’une bête ou de la nôtre ? L’homme n’est-il pas pourtant le plus dég, le plus dégueu, le plus dégueulasse représentant du règne animal ?

Assez gueulé. En vieux françois, gueule remonte au Xe siècle (gola, talonné par gole et goule). La version définitive pointe le bout de son museau en 1176 en tant qu’« ouverture béante ».
Elle déboule du latin gula, « œsophage, gosier, gorge, bouche » et par extension « gourmandise ». D’où glouton, engloutir, déglutir et même « la goualante du pauvre Jean » chantée par Piaf.

 

Mais n’oubliez pas, tout ça est pure onomatopée ! Depuis l’indo-européen gwele- en effet, « avaler » s’exprime en « glups », où qu’on soit. Et quiconque boit goulûment au goulot fera de gros glouglous.

Ça n’a rien de dégueulasse, c’est la nature.

Merci de votre attention.

 

Employer

 

Employer employer, utiliser utiliser, se servir de se servir, la langue permet d’absolument tout dire, même dire. A telle enseigne qu’on peut aussi bien employer se servir, utiliser dire, dire utiliser ou se servir d’employer. Ce que c’est que les vertus de l’amour libre.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Comme d’hab, c’est en zieutant à la racine qu’on a des chances de voir se déployer une étymo pas piquée des hannetons. Parce qu’à tous les coups, employer et déployer sont au départ les deux faces d’une même monnaie. Même si la phase du déverbal a un peu merdouillé pour emploi, sans commune mesure avec la majesté de son compère déploiement, vous en conviendrez.

 

Or, pour un piaf, déployer ses ailes revient à les déplier, techniquement. Ployer, en effet, n’est que la version chic de plier, né pleier, ploier en ancien français.

Son aïeul latin plicare (issu de l’indo-européen plek-, « entortiller, emmêler, tresser ») est d’ailleurs l’aîné d’implicare, littéralement « plier dans ». Ce qui implique qu’impliquer soit le frère caché d’employer ! Et qu’en bons élèves appliqués, les guitaristes emploient un médiator ou plectre histoire de ne pas se bousiller le plexus. Tout se tient.

Sans oublier expliquer, compliquer (« plier en enroulant »), répliquer (« replier, déplier [un manuscrit] »), ainsi que les plus planqués complice (« joint, uni ») et exploiter (anciennement espleitier, esploitier, fruits du latin explicitare, lui-même dérivé d’explicare [on y revient] : « déplier, dénouer »).

 

Si bien qu’exploiter ses employés, c’est s’exposer à ce qu’ils vous pètent entre les doigts, à force de se déplier/replier sans arrêt.

Merci de votre attention.

 

Bal

 

Il y a ballll dans ma rue

chantait la môme. Comme quoi tout se perd, les meilleurs partent toujours les premiers et les bals ne sont plus ce qu’ils étaient ah la la la la.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Le bal est donc populaire, au point d’égayer la rue. De nos jours, pour se dégourdir les jambes et les hormones, on ne va plus au bal mais en boîte, eu égard au bruit. Quant aux boums voire surboums de naguère, les teufs modernes leur ont damé le pion, allez comprendre.

Pas trace de « surbal », bal se suffit donc à lui-même en tant que « réunion dansante » (depuis 1228, paf). Auparavant, il s’agit d’une simple « danse ». Dans ce cas, bal serait-il pas un peu famille avec ballet ?
Gagné : l’italien balletto désigne un petit ballo tout ce qu’il y a de plus dansé (ballare). D’ailleurs nous autres, en pleine vogue italianisante, employions volontiers baller pour « danser, sauter ».
De là à emballer, il n’y a qu’un pas (de danse) que vous pouvez franchir si ça vous chante mais détournez pas la conversation.
Baller a donné ballotter, au passage. Et ballerines, pas moins. Mais restez pas les bras ballants, c’est pas fini.

Car lorsqu’ils sont d’humeur festive, les Anglo-saxons ne partent-ils pas d’un « let’s have a ball » depuis la Libération – fameuse occasion de ball s’il en fut ? Ballare, toujours lui.
Faut dire que le verbe italien, calqué sur le bas latin, est pompé du grec ballizein, « se trémousser, danser ».

 

Restons chez les Grecs. Et examinons la balistique. Quel rapport ? Ballein, tiens, « lancer » (cf. balancer), basé sur la racine indo-européenne gwele- de même sens ! De « lancer (son corps) » à « danser » hein…
C’est que ça pogotait dru, en Grèce antique.

 

Quant à savoir ce qui nous vaut l’expression :

C’est de la balle,

doit-on y voir une résurgence inconsciente de baller et son cortège de réjouissances ? Avouez que ce serait de la balle.

Merci de votre attention.