Page-turner

 

Combien de mauvais livres faut-il s’être enfourné pour en qualifier un bon de « page-turner » ? A mille près ?

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Un « livre dont on ne peut se retenir de tourner les pages », voilà pour quoi se fait passer le m’as-tu-vu. Incroyable mais vrai : « page-turner » a déjà son napkin ring dans les salons où l’on speak. Il est aux portes des bookshops. Sa prochaine étape : entrer dans les mœurs, où l’attendent de pied ferme ses cousins best-seller et blockbuster.

L’urgence exige l’artillerie lourde.


Primo, « page-turner » ne se peut traduire que par « tourneur de pages ». Ce qui, jusqu’à preuve du contraire, n’est pas dans les cordes du livre itself. Il n’y a de « page-turner » que vous, ami lecteur.
Ou celui qui accompagne le pianiste en concert.
Ou à la rigueur la bise du soir, effeuillant par la fenêtre ouverte l’ouvrage resté ouvert voire la partition de l’ouverture en ré majeur.

Traduire best-seller par « meilleure vente » relève tout autant de l’hérésie. D’abord, parce que l’exotisme de l’anglais dispense justement d’évoquer notre tiroir-caisse national. Ensuite, parce que best-seller est plus vendeur que « meilleur vendeur », allez comprendre. Et pourquoi pas « best sale » ? Nul ne le sait.

Quant à blockbuster, on se demande encore comment cet « exploseur de pâtés de maisons » a pu truster le box-office, pour ne pas dire monopoliser le guichet.

 

Malgré tous ses efforts, « page-turner » n’est donc au pied de la lettre qu’un « livre dont on tourne les pages ».
C’est mieux, remarquez.
L’expérience le prouve, tourner les pages d’un livre en améliore considérablement la lecture.

C’est au moment de juger une biographie de Jimmy Page ou de Tina Turner qu’on risque d’être embêté.

Merci de votre attention.

 

Comment jouer Mistral Gagnant à la flûte de Pan ?

 

Y’a pas à dire, votre groupe folklorique égaye le quartier. Il y a Gégé à la vente de disques, Mumu aux broderies traditionnelles, Riton à la flûte de Pan, Gwenaël à la flûte de Pan, le Ben à la flûte de Pan et vous-même à la flûte de Pan basse.

 

Mais les temps sont durs et le public de plus en plus exigeant. L’exotisme de pacotille ne lui suffit plus, il veut du local. Du qui tienne au ventre, par-dessus le marché.

Aussi avez-vous choisi pour charmer l’autochtone d’interpréter Mistral Gagnant, ce classique parmi les classiques.
Avec celle-là au moins, le passant en aura pour son argent. Et vous en verrez enfin la couleur.

 

Encore faudrait-il qu’il la reconnaisse. Car moins que le talent, c’est surtout le piano qui vous fait défaut.

 

Or donc, quelle attitude adopter ?
Réagissez en expat’ du quartier civilisé.
Plusieurs options s’offrent à vous :

 

♦  Aucune réduction pour flûte de Pan connue ? Proposez la vôtre, ce ne sera jamais pire que le tissu d’à-peu-près de la partition pour piano, que vous jetterez au feu en invoquant les mânes du Machu Picchu.

 

♦  Reliez à chaque tuyau un système de marteaux et de cordes habilement dissimulé sous un grand couvercle à pédales. C’est bien le diable si en soufflant tous ensemble, il n’en sort pas une mélodie ressemblant à s’y méprendre à l’original.

 

♦  Exécutez la danse du Séchan. En si mineur, il y a une petite chance que l’Esprit vienne vous visiter par inadvertance.

 

♦  Demandez à Mumu de tendre une toile en alpaga véritable, derrière laquelle Gégé passera en douce la version de Renaud.

♦  S’il s’avère que vous avez encore mouillé votre poncho pour des caramboles, asseyez-vous sur un banc cinq minutes et repensez-y à tête reposée.

 

Flegme et dignité, montrez de quel bois vous vous chauffez.

 

Clavier

 

Le clacla, le viervier, l’étymo de ce jour va nous donner les clés pour tout comprendre du clavier.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

De fait, z’aurez beau les appeler des touches, en musique comme en informatique, un clavier est avant tout un repaire de clés. Les Zallemands nous l’ont piqué tel quel (Klavier). Mais le keyboard anglais (piano et ordi toujours) est suffisamment limpide : un « tableau à clés ». Et même à clefs.

Sans rire, trouvez pas que cette graphie a fière allure ? Hors apocopes (rediff, manif), les noms féminins refermés par un f se comptent sur les doigts d’une main (et encore, de Django) : nef et chef si toutefois c’est une fille.

Bref.

Si l’on met un f à clef, c’est à cause du v latin, celui de clavis :

instrument de métal servant à ouvrir et à serrer.

Notez qu’on n’a pas trouvé mieux depuis pour s’occuper des écrous et des serrures.

Auparavant, pardon, on était obligé de passer un clou dans un anneau pour pouvoir entrer. C’est d’ailleurs pourquoi les Romains appelaient leur clou clavus, l’indo-européen klehus irriguant à la fois clavus et clavis. Si les deux étaient dans un bateau, je vous dis pas.

Brièveté brièveté.

La parenté du v saute donc aux yeux, notamment dans cheville (anciennement cavicula), clavicule (anciennement clavicula articulé comme il faut) et clavette, cette « petite clé » articulant comme il faut.

Quant à enclaver et clore (claudere), inutile de vous faire un dessin ; fermons-la carrément.

 

Ah ! si, avant d’oublier, le clavier du XIIe siècle est logiquement le « gardien des clés ». L’« ensemble des touches de certains instruments de musique » apparaît en 1419 et il faut attendre le XIXe siècle pour voir la suprématie du clavier s’étendre aux « touches de tout objet ».

Hé ho, les clavecinistes, arrêtez de faire la gueule : dites-vous que vous jouez du clavicymbalum en raccourci.

Merci de votre attention.