Tollé

 

Pluie d’indignations, concert de protestations, toux d’offuscations, tollé condense le tout en cinq lettres. Il bat même d’une courte tête bronca, qui l’avait bien mérité faut dire.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

On est toujours tenté d’en rajouter, avec tollé. Au risque de friser le pléonasme :

Tollé général ;
Tollé dans l’assemblée.

C’est qu’à l’instar de chahut, volley-ball ou accouplement, il ne peut y avoir de tollé que collectif. Pourtant, le pauvre a l’air bien seul. De prime abord, rien chez lui n’évoque une quelconque parenté ou origine.

 

Râlez pas. S’il a survécu jusqu’à nous, c’est parce que nous avons passé nos XIIe, XIIIe, XIVe, XVe et XVIe siècles à nous plaindre copieusement au cri de « tolez ». -ez ? Impératif pluriel du verbe toldre : « ravir, enlever, saisir, prendre ». Qui n’existe plus et c’est bien dommage car on pouvait le toldre dans tous les sens çui-là :

tolir, toillir, toloir, touldre, toudre, todre, tobre, taudre, taure, tore, torre.

C’estoit le temps où la langue était en pâte à modeler.

Je li toldrai la corune del chief ;
Il te toudra tote ta terre ;
La teste vous torray par dessouz le menton ;
Amours tolt dormir et mengier ;
Fors son espee nule rien n’en tolli ;
Vus li avez tuz ses castels toluz…

un ravissement à conjuguer.

 

« Tolez » ne serait rien sans le courroux des Juifs au moment d’enjoindre Ponce Pilate à « prendre » Jésus et à l’« enlever » pour y planter des clous :

Tolle, tolle, crucifige eum.

La preuve que ça s’est passé comme ça ? Evangile de Jean (XIX, 15). Alors alors.

 

Tolle, donc, impératif de tollere (« enlever » mais aussi « lever, porter vers le haut »), papa de tolérer (« endurer ») et des plus lointains téléscope, téléphone et autres télévision, via le préfixe grec télos, génitif de téléos (« loin », « fin, accomplissement »), d’après téllein (« s’élever » en parlant des astres, v. tellurique), venant en bout de course de l’indo-européen kwel- (« rouler », v. cycle).

 

Aussi, quand un tollé s’élève, prenez sur vous sans broncher et laissez le vent tourner.

Merci de votre attention.

 

Les statues ratées

 

Les rêves de gloriole nous mènent par le bout du nez. Une statue de votre vivant ? Mettez votre ego en veilleuse : elle a toutes les chances d’être ratée.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Dans le village de Marciac, siège d’un festival de jazz parmi les plus immanquables de l’Hexagone, trône une statue à l’effigie de Wynton Marsalis, génie du genre et parrain dudit raout.

wynton-statuewynton-modele

La ressemblance n’est pas frappante, loin s’en faut. Banal, bancal, on a mal pour Wynton. Qu’a-t-il dû penser, le parangon, lorsqu’on la lui a dévoilée ? Ce bronze mal taillé ? C’est pas moi. Et l’assistance, derrière ses sourires polis, de compatir en sourdine.

Le Monde a trouvé la coupable, une certaine

Daphné du Barry (si la comtesse du Barry se trouve être sa cousine, on dira simplement qu’elle a mieux réussi dans le foie gras).

 

En sus, ériger une statue, c’est occulter volontairement les caprices du temps. On grisonne, on prend de la brioche, sans parler des rides ; on n’a pas toujours (pour ne pas dire jamais) cette fière allure de Défi. Dans ces conditions, comment figer la substantifique moelle d’un personnage qui, si grand soit-il, n’en est pas moins homme ? En trois dimensions qui plus est ?
Sur un rézosocio dont le nom et l’intérêt m’échappent, les photos rendant justice à vos amis sont déjà rares. Alors statufiés !
Et quand on sait qu’Evelyne Thomas « incarne » la dernière Marianne en date, ça donne une idée de la fidélité du buste.

« Allégorie », objectera-t-on. Eh ben, mais qu’est-ce que ça fout, ça ? Allégorie ratée, et pour l’éternité encore.

 

Tenus d’honorer les commandes, les sculpteurs pratiquent un métier de chien. Sauf leur respect, la tâche est impossible. Z’aurez beau faire, un bloc de pierre, de métal, de cire au faîte du kitsch (caricatures d’hommages du musée Grévin ou de la mère Tussaud), desservira systématiquement le modèle.

Ça n’est pas moins valable pour les contemporains que pour les vieux de la vieille.
De par le monde, aucune statue du commandeur, du généralissime, du héros depuis longtemps clamsé ne colle. Le pauvret qui s’est usé les pognes à ciseler les khôuilles du canasson de Jeanne d’Arc ne méritait pas plus son sort que la cavalière en place de Rouen.

 

Les pigeons ont compris, eux. A défaut de pouvoir les déboulonner, ils chient littéralement dessus.

Merci de votre attention.

 

Tendance

 

Dès qu’une vendeuse en n’importe quoi estime devoir conforter le client sur le choix d’une coupe, d’une couleur, d’une merdouille quelconque, elle lâchera tôt ou tard :

Et puis c’est très tendance.

Argument massue après lequel il ne pourra plus reculer. Notez que, bidouillé en adjectif, le mot lui-même est devenu tendance. Somptueuse mise en abyme apte à dérider les plus pincés au passage.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Tendance est parvenu à démoder mode. Et pourquoi ça, puisque plus synonymes, tu meurs ? Parce que Coco (Chanel) eut le tort de populariser la formule de Cocteau (Jeannot) : « la mode, c’est ce qui se démode ». Balle dans le pied des stylistes ? Vite soignée : il suffisait de décréter que les choses pussent « revenir à la mode » pour assurer un avenir toujours radieux au tiroir-caisse.
Alors que « se détendancer », c’est pas demain la veille qu’il arrivera dans les rayons, çiloui-là.

Car les contours d’une tendance sont flous, par définition. C’est là sa grande force : on ne sait trop où ni quand elle apparaît. Surtout, elle ne disparaît jamais puisqu’à l’inverse de la mode qui se démode, son négatif n’existe pas. On chercherait en vain un cimetière des éléphants des tendances : elles se contentent de passer la tête lorsqu’on les invoque. Comme si l’ensemble des gogos s’amourachait et se lassait comme un seul homme. Dans le genre moutons, avouez que ça se pose là hein.

 

D’ailleurs, précisez « la tendance du moment », on vous rira au pif en hurlant au pléonasme. Tel le plat du jour, la tendance est toujours « du moment ».

C’est pourquoi, quand les magazines de filles du sexe féminin mettent à la une des

nouvelles tendances

ou claironnent que

l’été sera tendance,

soyez circonspectes.

Pas d’« ancienne tendance » possible, ni de « future ». Ou alors, on tend légèrement à vous bourrer le mou.

Merci de votre attention.

 

Clivant

 

Est-ce le Gaulois qui sommeille en nous, cet être querelleur, toujours prompt à s’entredéchirer, qui nous pousse vers le clivant ? Rares sont les sujets qui échappent désormais à ce maso qualificatif. Meuh qu’est-ce que c’est que cette société où le clivant est roi ?

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Si je ne m’abuse, est clivant ce qui divise, right ? Au XVIe siècle déjà, nous copiâmes cliver (« fendre ») sur le néerlandais klieven de même sens.

Or, rendons-nous à l’évidence, le concept d’unanimité n’existe plus que dans l’esprit tordu des dictateurs bananiers au régime de terreur.
En partant du pincipe qu’il y aura toujours des pour et des contre, à propos de tout et dans quelque proportion que ce soit, « sujet clivant » est un pléonasme douze carats comme on les aime.

Cette division, votre sens de l’équité, conforté par un imaginaire bipolaire qui va du yin et du yang au jour et la nuit en passant par la gauche et la droite, vous la fait concevoir à parts égales. Clivant, oui, mais au milieu. Qu’une majorité se dégage, c’en est fini du clivage. Et qui dit clivage dit irréconciliable, ce qui promet de se foutre sur la gueule pour longtemps.
Enervant, le clivant.

 

Avez-vous remarqué au passage son discret parfum de néologisme ? Dans le sillage du verbe (cliver) et du nom (clivage), clivant se fait fort de combler un manque, à la manière de son cousin inspirant qui passe la tête avec insistance (les Angliches ayant leur inspiring depuis Lord knows when).

 

Sans compter que l’épithète se la pète. Non seulement, on l’a vu, par son côté précccccciiiiieuuuux, mais aussi parce que le sujet qu’elle qualifie est automatiquement bombardé important. Untel décrète que

c’est un sujet clivant,

on doit l’entendre au sens de « qui nous concerne tous » ou se taire à jamais (v. aussi comment naissent les débats). Alors que la plupart du temps, seul un microcosme joue à s’écharper. Pendant que vous et moi gardons notre opinion pour nous, merci – si tant est que nous en ayons une sur le sujet.

 

On pourra toujours compter sur un gus assez inspiré pour se fendre d’une intervention propre à « dépassionner le débat ».

Merci de votre attention.

 

Prévoir à l’avance

 

Pour ceux qui débarqueraient par hasard ou les retardataires à la bourre, on ne voit pas d’autre alternative que de se répéter à nouveau : les pléonasmes redondants commencent à nous les briser en morceaux. Il y a encore un an en arrière, on se serait tu sans rien dire. Au jour d’aujourd’hui, peu s’en faudrait qu’on ne soit énervé par la colère.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

On est tellement chaud bouillant que des nouveautés inédites s’immiscent chaque jour au milieu de notre parler quotidien. Signe évident que, quelque part, on n’a plus confiance dans nos mots, surtout lorsqu’ils font 2 en 1. En face d’un vis-à-vis, pour éviter un bide qui tomberait à plat, on les exagère donc à outrance en leur flanquant du pléonasme. Quand ce ne sont pas des béquilles pour marcher ou des rires en boîte enregistrés.

L’erreur fautive du jeune bambin qui se targue fièrement de « monter en haut », passe encore… Mais nous ?

 

Assez tourné en rond. Plus question de remettre à plus tard toute autocritique nous concernant. Avec de simples exercices basiques, on peut potentiellement dégonfler la grande plupart de ces gros pleins de soupe sémantiques.

Pour prendre un exemple, si par exemple vous estimez que la fameuse formule bien connue

il a dû s’y reprendre à deux fois

sous-entend implicitement deux actions en tout, autant vous prévenir à l’avance : y’a du boulot.

Il a dû s’y reprendre à deux reprises

nécessite même carrément une intervention d’urgence, et sur-le-champ.

Voyez de visu qu’une écoute attentive suffit à corriger le tir. Il n’y a qu’en approchant de près ce genre de spécimens qu’on y mettra un terme définitif. Le moment sera alors venu d’applaudir des deux mains.

A partir de dorénavant, luttons tous ensemble collectivement.
Je compte sur votre collaboration pleine et entière. Et plutôt deux fois qu’une.

Merci de votre attention.

 

Etc.

 

Billet indigné et étymologique aujourd’hui. Dites-vous bien que nous sommes les seuls au monde capables de prononcer [gz] le x et le s d’exsangue et d’infliger, dans le même temps, un [ks] à et cetera. C’en est si biscornu que même nos bicornus s’en rendent malades, qui nous mettent en garde contre la prononciation « excetera » depuis 1969. Le conclave schnoque ne demande pourtant pas la lune : où au juste dans etc. voyez-vous un x ? Vous voyez le hic ?

Mais revenons, etc.

Et d’abord, souffrez que l’on vous colle un ramponneau en pensée au cas où vous l’écririez « etc… ». Jetez ça aux orties, hein. Ne prétendez pas piger ce que l’abréviation veut dire si vous supprimez le point qui la signale comme telle, d’une part, pour y mettre de la suspension aussi désinvolte que pléonastique de l’autre. Ça vaut aussi pour certaine prof du temps jadis qui nous le canardait par salves de trois :

Etc., etc., etc.

Bé oui, comme chacun sait, le petit animal sert justement à éviter une énumération. Et cetera (façon latino-helléniste de boudoir : et cætera voire et cœtera) signifie tout khônnement « et le reste, et toutes les autres choses ».
On vous voit viendre : et par quelle tambouille les c, que le latin prononce [k], sont-ils devenus [s] devant nos voyelles ? Pour éviter qu’on ait l’air ridicule en s’époumonant :

Ciel ! C’était donc ça ! Ceci explique cela !

(phrase de toute façon ridicule par quelque bout qu’on la prenne).

 

Réconcilions-nous hors le ring autour d’un moyen mnémotechnique imparable. Dès que vous sentez l’etc. arriver, imaginez-le tellement gros et gras qu’il engloberait 700 de ces « autres choses ». Vous vous surprendrez à prononcer [ts], comme dans 700.
De rien, c’est cadeau.

Merci de votre attention.