Comment vaincre la loi des séries ?

 

Il est des jours où quand ça veut pas, ça veut pas le sort s’acharne. Tout se ligue contre vous, à commencer par les objets qui, d’ordinaire inoffensifs, vous en veulent personnellement. Schkoumoune jusqu’à minuit, il n’y a pas d’échappatoire.

N’en tirez pas pour autant la conclusion qu’il suffit d’aller vous recoucher de bonne heure. La fatalité veut que vous trouviez encore le moyen de vous cogner le gros orteil contre le pied du lit. Et, sitôt la douleur devenue supportable, c’est le sommier qui vous lâchera. Ou le papier peint qui se décollera sur vous (une fois par siècle).

N’y a-t-il vraiment rien que vous puissiez faire ? Ne rendez pas les armes. Tel un maquisard sur le ballast, détournez le cours du destin à votre avantage.

Or donc, quelle attitude adopter ?
Réagissez en poissard civilisé.
Plusieurs options s’offrent à vous :

 

♦  Scier les pieds du lit. Surtout, ne le faites pas vous-même. N’oubliez pas que si vous êtes à cran, elle aussi.

 

♦  Dès les premiers signes de la malédiction, restez cloîtré(e). Coupez tous les téléphones (pour éviter les mauvaises nouvelles), débranchez la sonnette (sans vous électrocuter), ne vous enfermez pas (vous casseriez la clé dans la serrure), poussez plutôt le lit devant la porte (c’est plus facile sans les pieds). Ne mangez rien (au risque de vous couper/brûler/intoxiquer/mordre la lèvre ou la langue), ne buvez pas (une fausse route est si vite arrivée), contentez-vous de respirer. Vous fêterez dignement votre victoire le lendemain.

 

♦  Défiez la loi des séries droit dans les yeux. La banalité devient catastrophe ? Foin de vos habitudes pépères, osez tout pendant 24 heures. Vous vous ramasserez tout autant mais au moins, du haut de votre brancard, vous lui aurez montré qui c’est le patron.

 

♦  Misez sur l’aspect attendrissant de la situation, notamment auprès de celui ou celle qui hante vos pensées. S’il y a un rapprochement à tenter, c’est le moment. Evitez cependant le coup de la tache de vin, de la panne ou de la noyade, le mauvais œil s’en chargera tout seul.

 

Flegme et dignité, montrez de quel bois vous vous chauffez.

 

« La loose »

 

Un jour sans et nous nous lamentons : « c’est la loose ». Quoique très parlante, c’est la loose, cette expression.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Inutile de traduire le verbe grand-breton d’origine, to lose. Pas plus que loser : on ne connaît que lui. Dans ces conditions, comment ledit loser peut-il voir ses états d’âme gratifiés d’un second o qui n’a rien à foutre là ? La loi des séries.

loserLà où le bât blesse, c’est que « loose » prête le flanc au contresens. Dans la langue de Shakespeare, loose l’épithète signifie « relâché » (en parlant de muscles ou de mœurs), calqué sur le verbe to loose, « desserrer, dénouer » (un lacet). On peut aussi dire to loosen.

En forêt de Sherwood, lors du rite secret de la substantivation, loose(n) devint looseness, « relâchement ». Lose, lui, s’est mué en loss, la « perte ». Rien qui, de près ou de loin, ne ressemble à notre « loose » informe.

Par conséquent, « avoir la loose », c’est se tailler une réputation de loser en langues vivantes.

Jusqu’à ce genre féminin, celui de poisse, déprime et mauvaise passe. Mais quid d’échec, abattement ou ridicule ? L’influence des cousines bouse, pelouse, tantouse et anacrouse sans doute. Remarquez que ni douze ni partouze n’ont de genre bien défini, étant ouverts à tout ce qui se présente.

 

La question est : pourquoi ne l’écrit-on pas lose ? De peur de confondre avec le verbe ? Point point : parce qu’il y en aurait toujours pour prononcer [loz]. Mais écorche-t-on shoes ? En tout cas, on ne prononce jamais « chose », trop occupé à dire [tch] comme des pieds. Essayez avec shampooing, pour voir.

Tenez, c’est choose qui nous enduit d’erreur, comme d’autres mots du cru partageant la double voyelle ululée : foot, good, cool, school. Sans parler de shampooing.

 

Lose est un spécimen rare. Ne causons pas sa perte en bafouant son intégrité phonétique.

Merci de votre attention.