Comment chercher une aiguille dans une botte de foin ?

 

Certaines entreprises paraissent insurmontables. Vider la mer avec une petite cuiller, mettre Paris en bouteille, résister à l’apéro, autant de chimères tournées en dérision par la sagesse populaire.
Mais celle-ci ne verse-t-elle pas dans un défaitisme excessif en maugréant : autant chercher une aiguille dans une botte de foin ? Car enfin, si l’aiguille s’est retrouvée là, rien ne devrait vous empêcher de l’en extraire plus ou moins rapidos.

Quant à savoir ce qu’elle y fout, c’est une autre paire de manches – cousues main, au demeurant. On ne voit pas le père Michel perdre son chas (c’est le nom du moissonneur), ni la Marie couche-toi là semer ainsi son nécessaire à couture, tous deux ayant par-dessus le marché pour habitude de retourner les foins torse à l’air.

Ce sera plutôt un sale tour qu’on vous aura joué ; prenez-le comme un défi. Sans compter la valeur sentimentale que vous attachez à cette aiguille en particulier.

botte-de-foin

Or donc, quelle attitude adopter ?
Réagissez en limier civilisé.
Plusieurs options s’offrent à vous :

 

♦  Un travail de fourmi ? Précisément. Mettez vos meilleures renifleuses apprivoisées sur le coup, elles vous débusqueront n’importe quelle aiguille en moins de deux.

 

♦  Lancez une moissonneuse-batteuse à friction (modèle Majorette) à l’affût de l’aiguille. Naguère fastidieux, l’exercice deviendra tout à fait récréatif, notamment quand le jouet clignotera de tous ses feux en touchant au but.

 

♦  Et le détecteur de métaux ? Il bippera comme un damné lui aussi, une fois déménagé de l’aéroport à la grange.

 

♦  S’il s’agit de retrouver les aiguilles à tricoter de Lucette, celles-là même qui s’entrechoquent le soir au coin du feu (ou au fond des bois quand Marcel gonfle trop Lucette), vous n’aurez aucun mal à les repérer : elles seront fichées dans le foin comme dans une pelote d’épingles en vue des prochaines mailles.

 

Flegme et dignité, montrez de quel bois vous vous chauffez.

 

Dénoter/détonner

 

Dans le club très fermé des imbroglii paronymiques, dénoter/détonner ne détonne même plus. Ce qui dénote de notre part une élocution séparée de sa pensée telle une fusée de ses étages.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Si on se débarrassait une fois pour toutes du couple infernal ? Vous aurez beau vociférer alentour les définitions de dénoter :

être le signe de quelque chose

et de détonner :

jurer, ne pas être en harmonie avec,

ça n’empêchera pas l’un de se pointer à la place de l’autre.

Rien d’étonnant : détoner est tapi dans l’ombre avec son n unique, comme dans détonation.

C’est par ici.

Convenez qu’il serait plus logique d’écrire détoner détonner et détonner détoner. Mais comment ça ? Un seul n pour évoquer le tonnerre, deux dévolus à « sortir du ton » ? Sans compter que toute la famille est enregistrée en mono : tonalité, intonation

L’orthographe de détonner détonne voire déconne. Au point qu’on la corrige inconsciemment, jusqu’à lui faire épouser le sens de détoner et inversement.

Ultime méprise, on en vient à préférer dénoter à détoner, trop proche mentalement d’un coup de canon, d’un gros pétard ou d’une explosion de néné siliconé en plein vol sans doute :

cette poitrine refaite dénote au milieu des autres.

 

Et burlat on the cake, de « sortir du ton » à « sortir de la note » – sens qu’on serait tenté d’attribuer à dénoter, notez bien y’a plus grand-chose…

 

Petit truc : le transitif dénoter est toujours suivi de quelque chose. Un sujet qui « dénoterait » tout seul, c’est un peu comme « signifier » : on attend la suite.
N’allez pas pour autant lui coller de de, ce qui dénoterait d’un manque de savoir-vivre évident.

Merci de votre attention.

 

Grammaire

 

A l’instar de mammaire et sommaire évoquant respectivement implants et un plan, grammaire peut se targuer d’être la mère nourricière du discours. A l’écrit comme à l’oral, c’est elle qui fait la phrase debout tenir. Plus intuitive que la syntaxe.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Ainsi que nous le rappelaient M. Paquin et les dicos du siècle dernier, la grammaire, c’est tout bête :

Art de parler et d’écrire correctement.

Le vocable en impose tant qu’il désigne aussi un

ouvrage didactique qui décrit les éléments, les procédés d’une langue

voire, par analogie,

l’exercice d’un art,

quel qu’il soit. Et même, début XIIe, le

premier des arts libéraux qui comprend l’étude du langage correct et de la littérature.

Alors qu’on ne se baladera jamais avec une orthographe, une trigono de photographie ou tout autre chimérique manuel sous le bras.

 

Les férus de grammaire noteront que l’adjectif tiré du nom fait grammatical. En cause, le latin grammatica, pompé sur le grec γραμματικη ́, issu de γράφω, « écrire ». Vous aviez oublié de réviser votre alphabet, pas grave : on reconnaîtrait graphein entre tous. Ne serait-ce que dans orthographe et photographie (« écrire droit », « écrire avec la lumière »).

Au passage, on retrouve notre paire de m dans des termes comme télégramme (« écrit à distance »), programme (« écrit devant ») et même instagram si toutefois cette application de « photo[graphies] instantanées » avait été conçue en français.

 

Quant au verbe grec, il serait resté dans les cartons sans le concours de l’indo-européen ghreb- (« égratigner ») qui est aussi le père de graver.
Conclusion : papier et stylo auraient été inventés plus tôt qu’on ne s’embêterait pas avec la grammaire.

Merci : interjection, exprimant la gratitude ;
De : préposition, introduisant le complément d’objet :
Votre attention : adjectif possessif, nom féminin, complément d’objet indirect de merci.

 

Gorge

 

Filles du sexe féminin, aviez-vous déjà réalisé que vos soutifs portaient le nom de « soutien-gorge » ? Etrange, non ? Et hypocrite : l’attirail est placé bien plus bas que ladite gorge. A tout prendre, « soutien-seins » aurait été plus proche de la vérité.
Pourquoi pas nez à la place de bouche, tibias au lieu de pieds ou bite pour khôuilles, pendant qu’on y était ?

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Comme se tuent à le dire tous les bons dicos, la gorge désigne la « partie antérieure du cou de l’homme ». Dans le cas de la femme, on l’a vu, on cherche péniblement à la faire équivaloir à poitrine.

En y regardant à deux fois, d’aucuns s’accordent à dire qu’une gorge n’est autre que la « cavité intérieure du cou à partir de l’arrière-bouche », autrement dit la dernière station avant l’œsophage. D’où cette si charmante expression naissant aux premiers frimas :

J’ai mal la gorge.

Lysopaïne, mon p’tit.

Sans oublier les multiples sens de la belle : « vallée étroite et encaissée » (les gorges de l’Ardèche), « partie évidée, étroite et allongée dans une pièce métallique » (gorge d’écoulement), etc.

 

Avant le début du XIIe siècle, aucune chance de se racler la gorge par chez nous. Les cieux étaient sans doute plus cléments qu’à notre époque avec toutes leurs fusées ah la la.

Nous avons fait nôtre le latin populaire gurga, venu du plus classique gurges, « tourbillon, gouffre, abîme » (comme les gorges de l’Ardèche voui voui).
Par mimétisme phonétique avec la noyade ?
Toujours est-il qu’on retrouve des traces patentes de gurges dans ingurgiter, et du vieil indien gargarah (apparenté à notre gorge) dans gargarisme et se gargariser. Le tout provenant du radical indo-européen commun ger- recouvrant l’idée de « manger » ou de « dévorer » – autre lointain cousin de gurges (omni-vore, vorace…).

 

Si bien que dévorer des yeux une fille du sexe féminin, hein, personne n’est dupe : c’est la gorge qui est en ligne de mire.

Merci de votre attention.