Navré

 

On rencontre objectivement beaucoup moins de navrée que de navré. Et toc Navrés, filles du sexe féminin.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Pour l’avoir tous été un jour ou l’autre (surtout les mâles, v. ci-dessus), on sait ce que veut dire navré. On a pourtant bien du mal à le définir sans passer par la case désolé, participe lui aussi délayé en formule de politesse. A l’infinitif, navrer et désoler reprennent du poil de la bête, l’un surpassant toujours l’autre d’une bonne tête à température et humidité constantes.

 

Zieutons les acceptions successives de navrer :

blesser, transpercer,
attrister profondément,
contrarier, décevoir.

A ce train-là, le verbe devrait

glisser comme sur les plumes d’un canard

de notre vivant.

 

Pourtant, la douleur d’origine était plutôt physique.

Navrer se disait alors nafrer, chez les Normands. Un héritage probable du vieux nordique nafarr, la « tarière », cette « grande vrille pour percer le bois » qui n’en finit pas de nous tarauder.

Une autre hypothèse tient la corde. Elle a intérêt : nafrer ne serait autre que naufragare en raccourci ! Le vieil espagnol navargar (« désoler, détruire ») abonde dans ce sens. Et puisqu’on est en pleine bataille navale, rappelons que naufragus = navifragus, littéralement « l’est tout cassé le navire ».

Entre « transpercé » et « coulé », va falloir se décider, les poteaux.

 

Au moins, avec navrance (« affliction ») et navrure (« blessure » au propre et au figuré), on est loin au-dessus de tout ça.

Merci de votre attention.

 

Comment dresser votre meilleur ami à s’essuyer les pieds ?

 

Si vous l’emmenez partout, c’est pour ne pas être le laisser seul. Mais surtout pour forcer l’admiration sur la qualité de votre dressage. C’est bien simple : il fait tout comme vous.

A un détail près : il ne se frotte pas les pieds avant d’entrer.

Le mimétisme a ses limites, votre patience itou. Enfin quoi, le paillasson, c’est pas fait pour les chiens ! Précisément. Comment voulez-vous qu’il se dirige d’instinct vers ce bout de carpette rêche, Rex, alors que les tapis de la maison lui sont interdits, dites ?

Vous-même ne vous prêtez à l’exercice que parce que vos chaussures ne font pas partie de votre anatomie. Allez reprocher à votre fidèle compagnon que la piaule est salopée, quand vous le promenez par tous les temps !

S’il doit montrer patte blanche, faites-le lui comprendre, il n’est pas plus bête qu’un autre.

paillassonOr donc, quelle attitude adopter ?
Réagissez en maître civilisé.
Plusieurs options s’offrent à vous :

 

♦  Jouez la reconnaissance du ventre. Un paillasson couleur humus au-dessus d’un coin à os = râclement frénétique de coussinets à chaque passage.

 

♦  Si la ruse échoue, chaussez-le de patins adaptés. Des cotons démaquillants feront l’affaire.

 

♦  Attaquez le mal à la racine et coupez-lui les guiboles, que vous revendrez au chinois le plus proche pour la gibelotte du jour. Dans la foulée, apprenez-lui à se rouler en boule pour ses déplacements (le chien, pas le cuistot). S’il a des ascendants dans le Yorkshire ou dans le Chihuahua, ça ne lui demandera pas beaucoup d’efforts.

 

♦  Joueur comme il est, toutou profitera du grattoir du vestibule pour s’y frotter le dos à qui mieux mieux, vous offrant ce faisant ses jarrets tout crados. Bondissez sur l’occasion et toilettez-les à fond, sans lui laisser le temps de dire wouf.

 

Flegme et dignité, montrez de quel bois vous vous chauffez.

 

Fulgurance #58

Assis ! Debout ! Couché !,

un bon chien réagira au quart de tour.

Le dresser à dire pardon quand il pète, c’est jouable non ?

Que faire quand on vous demande si ça va sans écouter la réponse ?

 

Bien que la probabilité soit quasi-nulle, il arrive que dans certains coins reculés, peuplés d’indigènes restés à l’état de nature, l’on vous aborde en découvrant les dents (rictus pouvant s’apparenter à un sourire) tout en articulant

Sava ?

sans prêter la moindre attention à votre propre borborygme. Moments de solitude où l’incommunicabilité ressort comme le plus grand mal de notre temps.

Il ne sera pas dit que ces us barbares résistent à votre sagacité éclairée. Tel Champollion triomphant de la pierre de Rosette, vous entendez les faire plier avant longtemps aux règles du savoir-vivre tel qu’il se pratique chez l’honnête homme.

Or donc, quelle attitude adopter ?
Réagissez en étranger civilisé.
Plusieurs options s’offrent à vous :

 

♦  Puisque les codes sociaux en vigueur chez l’autochtone commandent l’indifférence, amadouez-le en l’imitant, dans un premier temps. Lorsqu’un gastéropode ou une bête à carapace vient à passer, emparez-vous-en délicatement et tapotez-y un bout de tissu ou de mouchoir. L’autre aura beau vous interpeller, vous vous en tamponnerez littéralement le coquillard.
(Variante moins indolore : utiliser un ustensile genre spatule afin de vigoureusement « s’en battre les khôuilles »).

 

♦  Montrez que vous n’êtes pas dupe de son petit jeu. Répondez dans sa langue et sur le même ton :

Sava ?

Attention, ici l’inflexion montante est primordiale. Restée en suspens, votre question obligera l’interlocuteur à reformuler la sienne et à labourer ainsi le champ sémantique qu’il n’avait fait qu’effleurer. Autant de précieux indices pour hisser votre compréhension à un niveau insoupçonné.

 

♦  Question encore plus ouverte :

Savaétoi ?

Excellent moyen de désarçonner l’autre, qui devra déployer des trésors d’inventivité pour relancer la conversation à votre place. Votre escarcelle lexicale s’en trouvera bien garnie derechef.

 

♦  Ne sous-estimez jamais la faculté d’adaptation du drôle. Ainsi, lorsqu’au comble de la traîtrise il changera d’approche sans crier gare et vous lancera :

Bonané !

ripostez immédiatement :

Bonané ?

Il ne saura plus houx se mettre.

 

Flegme et dignité, montrez de quel bois vous vous chauffez.

spatule