Les poussettes

 

Selon une étude réalisée il y a un instant auprès du dernier parent de chérubin croisé dans la rue, pousser une poussette multiplie par 75 le taux de sans-gêne dans le sang.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Notez qu’il faut déjà une prédisposition au sans-gêne pour colporter le virus. 0 multiplié par 75 donnant toujours 0, l’engin dans les mains d’un individu normal ne causera pas de trouble à l’ordre public.

Car il n’y a pas plus incontrôlable qu’une poussette lâchée dans la foule. Si ce n’est deux poussettes lâchées dans la foule. Et malheur à qui ose se mettre en travers du chemin : il a toutes les chances de se faire ratiboiser les pompes. En tant qu’être inférieur n’ayant pas de progéniture à pousser, il n’a que ce qu’il mérite.

 

Que le pousseur ne demande pas son avis aux quidams, passe encore. Mais à l’occupant de la poussette ?
On a tendance à l’oublier : jusqu’à preuve du contraire, il y a un gniard là-dedans. Et c’est un minimum ; on ne parle pas des tanks pour jumeaux, triplés ou plus si affinités. N’est-ce pas faire particulièrement peu de cas dudit gniard que de le traîner partout tel un toutou à sa mémère ?
Si celui-ci pouvait parler (au lieu de buller dans son coin entre deux crises d’impolitesse), il commencerait certainement par déplorer l’incongruité de sa situation. De quel spectacle peut-il bien profiter à hauteur de poussette ? De paires de genoux – ou d’arrières de genoux (si quelqu’un connaît le nom de cette partie du corps, qu’il crache le morceau).

La poussette est une machine à frustrer bébé. Ou à devenir agoraphobe, chez les géniteurs les plus criminels. Si le nourrisson se sent plus tard autorisé à foncer sur les routes, faudra pas venir chouiner.

 

Fort à propos, militons pour l’instauration d’un permis poussette. Intégré au permis de pondre, pour bien faire.

Merci de votre attention.

 

Autogestion

 

Dans le supermarché bondé, des mini-têtes à claques ne font aucun cas des avertissements de leur mère. Qui menace, excédée :

Vous vous gérez.

Autrement dit,

J’abandonne

et plus précisément

Je vous abandonne.

A quand un permis de pondre ?

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Au-delà du constat d’échec, passible de hara-kiri chez tout parent sensé, c’est une stupeur linguistique qui nous noue les boyaux [ici se cache sans doute une contrepèterie]. Ne dites plus « sois sage » mais « gère-toi », davantage à portée de comprenette des loustics.
Transposez un peu la phrase au Moyen-Âge, voire même à l’ère bien entamée de la révolution industrielle. S’esclafferaient, les aïeules, si tant est qu’elles saisiraient de quoi il retourne exactement.
Car où a-t-on vu jouer qu’un enfant se gérait comme un budget ? Un stock ? Un capital quelconque ?

D’ailleurs, l’appellation « directeur des ressources humaines » vous révulse-t-elle encore au saut du lit ? Ahâ, mes petits pères, flagrant délit de moutonnerie.
Gestion
des conflits, du temps, du stress, de la prise de parole, l’étape suivante consistait fatalement à gérer des êtres de chair et d’os sans que ça empêche de dormir.

T’inquiète pas chérie, le saumon sauvage, je gère.

Si cet énoncé pubeux passe comme une lettre à la poste, transformez le verbe en substantif. Chérie applaudira-t-elle vraiment sa gestion du saumon ?

 

Jean-Marie Bigard voit juste, qui souligne au détour d’un sketch asexué (y’en a, faut pas croire) qu’« on est passé de s’occuper des enfants à occuper les enfants ».
La faute sans doute à « to deal with », équivalent anglais de « s’occuper de » mais aussi de « composer avec »…
Toujours est-il que si tout est gérable, plus besoin de « s’occuper de » ni même de préciser ce qu’on gère.
Là où

Je m’en occupe

rassurait naguère,

Je gère

s’assoit sur ce qui restait de sentiment dans l’opération.

Logique (marchande) poussée à donf dans les commentaires sportifs.
« Bien gérer [sa course, un point important] » devient sans rire :

Il a su gérer.

Et ta sœur ?
Elle continue ses singeries à la caisse centrale.

Merci de votre attention.

 

Poste

 

La Poste, on a tous à y gagner. M’enfin il est permis d’en douter un brin depuis que la vénérable institution a choisi de faire du blé. Cartes postales, Banque postale, dans le même sac. Timbrés !

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Dès 1298, une « poste de chevaus » se dit d’un « relais de chevaux placé le long d’une grande route ». Etape d’un voyage plus ou moins long bricolée en « bureau de poste » au milieu du XVIIe, lorsqu’il s’est agi de trouver un point de chute où venir chercher ses recommandés. Attestée dans les récits de Marco Polo, voyageur avec un grand V, cette posta originelle se décline sans heurt au masculin (il posto, « le poste »), aussi bien qu’en verbe (poster, se poster). Quant à notre postillon, si neuf fois sur dix on le charge du courrier, il l’a bien cherché aussi, avec son canasson qui part tout seul. L’italien (« il postino ») et l’anglais (« Please Mr. Postman ») ont d’ailleurs gardé ce radical pour désigner leur facteur.

De nos jours, paradoxalement, on poste moins nos mails qu’on ne les envoie. Tandis que le ouèbe nous permet de poster à qui mieux mieux (et souvent pour le pire pire) : billets, commentaires, gazouillis et autres billevesées…

 

Mais zieutez plutôt : en créant posta, les Ritals n’ont fait que substantiver le verbe porre (« placer, poser »), issu du latin ponere de même sens. Cousins germains chez nous : pondre, imposteur, le suranné ponant (l’ouest, où le Soleil va se… poser), position plus tous les composés possibles, y compris le compost.

Voilà pourquoi il nous arrive de pourrir sur pied à la poste. Vous bilez pas, tout se tient.

Merci de votre attention.