L’un pour l’autre

 

En tête-à-tête avec un proche, celui-ci vous appelle par votre prénom (du fait qu’il vous reconnaît). Il suffit qu’un deuxième proche approche pour que le premier proche, qui vous reconnaît toujours (étant donné que vous n’avez pas tellement changé entretemps), vous appelle par le prénom de l’autre.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

La plupart du temps, la méprise se dissipe dès la deuxième syllabe. Certains pourtant sont capables de passer intégralement la famille en revue avant votre blase, chahuté tel une bille à la roulette : fratrie, cousins, brus, sans distinction de gonades. Il n’est pas jusqu’au cocker spaniel qui ne trouve le moyen de s’intercaler.

Rhââ, hein ? Y compris pour le locuteur, qui perd le fil au fur qu’il se reprend.

 

Analysons. On ne mise pas sur le mauvais cheval parce qu’on pense à lui, ni pour agacer le bon. Il ne semble pas non plus que le redouté Alois se tapisse derrière tout ça.

Pourquoi dans ce cas de tels fourvoiements patronymiques ?

Pour ne pas faire de jaloux, tiens.

A donne du C à B afin que C ne se sente pas lésé. Ce faisant, A montre à C qu’il ne l’oublie pas, inconsciemment.
C’est de l’inconscience. Car tandis qu’A et C se font des ronds de jambe, B n’a plus qu’à ruminer une vengeance à la hauteur de l’offense :

Non ! Moi, c’est B

vu que non mais oh, être pris pour C, faut quand même pas exagérer.

 

Ou alors, de même qu’un acteur continue de jouer entre ses propres répliques, le fait de nommer en douce tous les membres de l’entourage permet de vérifier leur attention lorsque la conversation roule sans eux.

 

A moins à moins que nous nous moquions en réalité des cockers spaniels qui, eux, ne peuvent s’interpeller par leur prénom à tour de rôle. D’ailleurs mettez trois spécimens ensemble, vous constaterez qu’ils aboient tous concomitamment.
Khôns comme des cockers.

Merci de votre attention.

 

Crénom de prénom

 

Ceux qui, croyant se distinguer des autres parents, affublent leur gamin d’un prénom aussi tarte que la moyenne (sinon plus), culminent au faîte de la moutonnerie.
Sinon plus.

Mais revenons à nos moutons, plus que moutons.

Avant tout, rappelons cette vérité première : le gniard n’a rien fait pour mériter son sort, si ce n’est suivre le mouvement (c’est de famille). Tout à l’innocence du nouveau-né ouvrant sur le monde des yeux écarquillés, sait-il quel châtiment l’attend dès l’instant où son géniteur ira le reconnaître ? Non, car il est plein encore de l’innocence du nouveau-né ouvrant sur le monde des yeux écarquillés.
Et c’est dommage car s’il pouvait parler là, tout de suite, au lieu de brailler pour des besoins immédiats, il ferait remarquer que le choix de maman Ethan et papa Ethan sera daté dès la prochaine vague de « prénoms-à-la-mode », c’est-à-dire dans une lune à peine.

Passe encore que ces deux-là confondent improbable et original : sous le joug des influences du moment (et attendris sans doute par l’innocence du nouveau-né ouvrant sur le monde des yeux écarquillés), ils oublient surtout qu’une tendance chasse l’autre et qu’Ethan va devoir trimbaler toute sa vie cet état civil de pacotille.

 

Vous aimez votre descendance ? Evitez de la desservir d’entrée. Sachez par exemple, au risque d’en froisser un certain nombre, qu’il n’y a pas un Lucas pour rattraper l’autre. Et qu’on frôle l’overdose de l (au hasard, Lucas, Lucas, Léa, Lucas, Léo, Leelou, Lucas, Lola, Lucas, Louane…) et de o en fin de blase pour les mectons (Léo, Mathéo, Enzo, Hugo, Théo, Timéo… non mais oh !).

Il semble en tout état de cause que nous ayons atteint un point de non-retour dans l’éloignement du guttural – quoique les cigognes aboulent parfois l’un ou l’autre Childéric ; déclaration de guerre supplémentaire aux générations futures.

 

En réaction, les valeurs sûres – à savoir les prénoms 1900 – reviennent d’ailleurs en force : on ne compte plus les Jean, Jules et Constantin en bavoir, fiers comme une armoire normande ; et chez les filles du sexe féminin, c’est Louise qui rafle la mise pas plus tard que l’an dernier.

Mais au rythme où on s’assoit sur l’orthographe, combien de Louiz écarquilleront tôt ou tard les mondes innocents sur l’œil ouvert du nouveau-né ?

Merci de votre attention.