La disparition

 

Du vivant de François Mitterrand, d’aucuns, oulipiens sans le savoir, lui donnaient du « Mittrand ». Au grand jour, sans crainte du ridicule, en toute impunité. Heureusement, ça ne se dit plus. Sans quoi, à Jarnac où il est entrré, l’intressé se retournerait dans sa tombe.

Mais revenons à nos moutons, tontons.

Comment ce [e] peut-il passer à la trappe ? L’affectation ne suffit pas à expliquer cette bizarrerie. Conscient qu’il ne foulera jamais le prron de l’Elysée, et pour mieux se démarquer sans doute de la foule des mitterrandolâtres, le camp des contempteurs se venge comme il peut.
Question gravissime : au motif de ne pouvoir encadrer l’homme, doit-on prendre des libertés avec son nom, contre toute vraisemblance phonétique ?

 

Car quoi ? Deux t deux r : « Mitterrand », comme dans atterré. A supposer même qu’on le décompose en « Mitte » et « rand », le second r exclut formellement toute possibilité d’écorchure.
Feindre l’élision involontaire donne une idée du niveau de perfidie du locuteur. Ou de jalousie mal placée, ce qui revient au même.

 

De fait, ce qui précède ne concerne que le blase des hommes d’Etat, notez bien.
Tiens, pas plus tard qu’il y a une poignée de jours, c’est Talleyrand qu’on a amputé comac. « Tallrand », promis juré. A une heure de grande écoute.

Non mais les gars, si ça vous amuse de tailler comme bon vous semble, Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord est une aubaine comme on n’en fait plus, alors un peu de tenue. Charlie, Momo, « ma truffe »… Tout plutôt que ces basses prononciations qui déshonorent le pays.

Merci de votre attention.

 

« Au plus haut sommet de l’Etat »

 

Jetons pas la pierre aux journaleux. Le vrai luxe, c’est le temps et dans les métiers où on n’a pas le temps, comme la journaleuserie, tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant de prononcer

au plus haut sommet de l’Etat

est impossible.

Mais soufflons un coup et revenons à nos moutons, moutons.

Comme ça, sans réfléchir, la périphrase a fière allure. Elle en supplante une autre, « à l’Elysée », elle-même signifiant à mots couverts (mais à vous qui avez des lettres on ne la fait pas) « dans la tête du Président ». Sauf que ceux qui, à tue-tête, font référence « au plus haut sommet de l’Etat » évoquent en fait (on l’aura compris [et ils l’admettront volontiers si on les titille un peu]) « le sommet de l’Etat ». Est-ce à dire qu’emportés par leur élan stylistique, ils déglacent avec du superlatif ?
Dans ce cas, pourquoi ne causent-ils pas, tant qu’à faire, d’un « plus bas sommet de l’Etat » ?

La réalité, la voilà : « au plus haut niveau » devient logiquement sommet, et c’est « au plus haut sommet » qui sort, qu’est-ce ‘oulez qu’j’vous dise.

 

Faut dire que cette affaire de sommet remonte au tout premier cours de géo, bien avant l’adret et l’ubac. Temps immémoriaux où nous fut inculqué ce qui aurait dû rester gravé dans le roc (c’est le cas de dire) : un sommet, c’est le point le plus haut, par définition.

 

Et les étapes du Tour de France, où les coureurs s’enquillent sommet après sommet* ? Sur une journée de montagne, chipotez-vous, il s’en trouve obligatoirement un plus haut que les autres ! Pas si on considère que chaque sommet n’est que le point culminant de son propre col. Aha, je vois qu’on la ramène moins, tout d’un coup.

 

Vu qu’en principe, il n’y a qu’un Etat par pays (et les structures pyramidales étant ce qu’elles sont), celui-ci n’a d’autre sommet que là où l’on a placé son chef, en l’occurrence le palais présidentiel.
Devant le faste duquel rien ne sert de baver puisque le vrai luxe, c’est le temps, les poteaux.

Merci de votre attention.

 

* Au passage, ce mot prononcé par Jalabert est lui-même un sômmet.