Prononcer

 

Comparez prononcer aux petits copains dénoncer, renoncer, énoncer, annoncer. Et osez dire que les fils ne sont pas du même père. Allez-y, osez un peu pour voir.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Réservons les préfixes au frais car le noyau dur n’attend pas. D’ailleurs, au cas où vous connaîtriez un noyau mou, merci de le signaler d’urgence au Pôle Européen de Physique Intégrale du Noyau (P.E.P.I.N.).

Faisons plutôt cracher leur latin aux verbes énoncés plus haut :

  • pronuntiare, « annoncer à haute voix, proclamer, déclamer ». Sens encore à l’œuvre dans « se prononcer » ou « prononcer une peine, une sentence » ;
  • denuntiare, « notifier, annoncer, déclarer » ;
  • renuntiare, « annoncer en retour, renvoyer » ;
  • enuntiare, « énoncer, faire savoir » ;
  • adnuntiare, « annoncer ».

 

Tout tourne donc autour du sieur nuntiare, « annoncer », tiré du « messager » nuntius, sur la provenance duquel on a encore des doutes. Dérive-t-il de l’indo-européen neu-, « crier, rugir » ? Ou de novus, « nouveau », d’où « celui qui apporte les nouvelles » ? Nuntius s’est en effet écrit nontius, avec le o de novus. Où nous mène la prononciation.

D’aucuns y voient même nutus déguisé (« signe de tête »), à cause de nuere, « faire un signe ». Celui-ci suffit-il pour « annoncer » quelque chose ? Oui, si c’est un « signe des dieux » numen. Où numen la prononciation.

 

Ah pis on le répète à longueur de blog, mes moutons : surveillez votre prononciation, tout le monde peut vous entendre.

Merci de votre attention.

 

Almanach

 

Encore un mot comme on n’en fait plus et dont on se demande d’où il a surgi. Eluder le ch final ajoute encore au mystère. Succinct, exact, almanach… ne vous perturbé-ce point que ce soit toujours les consonnes qui restent muettes ? Et pourquoi pas « manar », d’abord ?

Mais revenons à nos moutons, moutons.

La prononciation d’almanach fait l’objet d’une longue marave d’experts. Lesquels, en 1768, préconisent al-ma-na. Vingt ans plus tard, « on fait sentir faiblement le c quand ce mot est au singulier et seul, non quand il est accompagné d’un autre mot ». Littré louvoie entre al-ma-na et « la prononciation soutenue » où « le ch se lie comme un k : un al-ma-na-k intéressant. » Liaison toujours valable en 1932 lorsqu’elle débouche sur une voyelle.

Si ce ch nous laisse perplexe, c’est sans doute qu’il n’est pas très französisch. Teuton alors ? Ach nein.

Comme on aurait dû s’en douter, almanach se décompose en al-manach. Ce qui rappelle à tout zétymologue digne de ce nom alcool, alchimie et tous les mots arabes formés sur l’article al. En l’espèce, al manakh n’est autre que « le calendrier » ou « le climat ». Un recyclage du syriaque l-manhaï, « l’an prochain ». On laisse à penser la faille spatio-temporelle dans laquelle nous plongent les almanachs de l’an dernier.

 

La fonction de l’almanach est donc de nous projeter dans l’avenir. Au XVIe siècle, « faire des almanachs » revenait carrément à « faire des prédictions ». Aujourd’hui, il s’agirait plutôt d’un

livre populaire publié chaque année et comprenant, outre un calendrier, des renseignements astronomiques, météorologiques, scientifiques, pratiques, etc.

Compris dans ce etc., les fameux bons mots, notamment ceux de l’almanach Vermot.
Ne citons que…
Euh…
Non, ne citons rien.

Merci de votre attention.

 

« La loose »

 

Un jour sans et nous nous lamentons : « c’est la loose ». Quoique très parlante, c’est la loose, cette expression.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Inutile de traduire le verbe grand-breton d’origine, to lose. Pas plus que loser : on ne connaît que lui. Dans ces conditions, comment ledit loser peut-il voir ses états d’âme gratifiés d’un second o qui n’a rien à foutre là ? La loi des séries.

loserLà où le bât blesse, c’est que « loose » prête le flanc au contresens. Dans la langue de Shakespeare, loose l’épithète signifie « relâché » (en parlant de muscles ou de mœurs), calqué sur le verbe to loose, « desserrer, dénouer » (un lacet). On peut aussi dire to loosen.

En forêt de Sherwood, lors du rite secret de la substantivation, loose(n) devint looseness, « relâchement ». Lose, lui, s’est mué en loss, la « perte ». Rien qui, de près ou de loin, ne ressemble à notre « loose » informe.

Par conséquent, « avoir la loose », c’est se tailler une réputation de loser en langues vivantes.

Jusqu’à ce genre féminin, celui de poisse, déprime et mauvaise passe. Mais quid d’échec, abattement ou ridicule ? L’influence des cousines bouse, pelouse, tantouse et anacrouse sans doute. Remarquez que ni douze ni partouze n’ont de genre bien défini, étant ouverts à tout ce qui se présente.

 

La question est : pourquoi ne l’écrit-on pas lose ? De peur de confondre avec le verbe ? Point point : parce qu’il y en aurait toujours pour prononcer [loz]. Mais écorche-t-on shoes ? En tout cas, on ne prononce jamais « chose », trop occupé à dire [tch] comme des pieds. Essayez avec shampooing, pour voir.

Tenez, c’est choose qui nous enduit d’erreur, comme d’autres mots du cru partageant la double voyelle ululée : foot, good, cool, school. Sans parler de shampooing.

 

Lose est un spécimen rare. Ne causons pas sa perte en bafouant son intégrité phonétique.

Merci de votre attention.

 

Yacht

 

D’aucuns rêvent que nous rêverions de devenir milliardaires. Que nous servirait tout ce pognon si, les doigts de pied en éventail sur notre yacht, on le prononçait [jaʃt] (comme acheter) ou [jaʁt] (comme caviar-party) ?

Mais revenons à nos moutons, moutons.

A ce sujet, la prononciation [jɔt] (comme flotte) soutient mal la comparaison avec le [jot] qui se traînait à l’origine (par attirance pour boat ?).

Pour être précis, le tout premier yacht se disait même [jak], à la hollandaise. Faudrait pas perdre de vue qu’en 1570, un

iachte de guerre

n’est encore qu’un « petit navire de type hollandais ». Devenu un siècle plus tard « petit navire de type anglais ». C’est dire les impatiences grand-bretonnes.

Jusqu’à rencontrer son destin de yacht ou de yac en 1831 :

bâtiment de plaisance, ayant la distribution intérieure d’une petite maison, toutes les commodités pour le coucher, le manger.

En 1930, le Larousse en est encore à préconiser [jak], [jakt] ou [jot]. C’est dire le nombre de couches de peinture.

 

A force de passer de main en main, l’embarcation est rebaptisée yeaghe par les Anglais mi-XVIe. Elle désigne alors un « petit bateau rapide ». C’est dire l’embonpoint pris par la carlingue depuis.

En cause, jaght, norvégien et vieux néerlandais issu du bas germain jacht, aphérèse de jachtschip, stricto sensu « bateau de chasse » pour faire la course aux pirates. C’est dire si l’utilité première s’est perdue en haute mer.

Jacht est le digne substantif du verbe jagen (« chasser »). D’ailleurs, il y a fort à parier que les yah ! et autres taïaut ! taillés pour fondre plus vite sur la proie en sont l’expression onomatopéique (ce qu’on cause bien, ici). Dans l’absolu, rien ne vous empêche de crier tayacht ! en abordant les navires zennemis.

Toujourzétil que jagen repose sur la racine teuto-gothique yago-, elle-même ensemencée par l’indo-européen yek-, « chasser » mais aussi « parler » (jacter).

 

On parle on parle et on en oublie le morceau de bravoure qui résume tout !

Merci de votre attention.

 

« Veni, vidi, vici »

 

Suis venu, ai vu, ai vaincu.

L’a pas de mérite, le Jules. Dans sa langue maternelle, les pronoms personnels sont fondus dans la conjugaison. Devrions faire pareil.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Grâce au latin, la postérité du mot était donc servie sur un plateau. Est-ce en souvenir de celui d’Alésia que nous prononçons vici « vitchi » ? Voilà qui ne ressemble à aucun latin homologué. Au mieux, à « Vinci ». Voire à « Nina Ricci » pour les filles du sexe féminin. Dans le doute, nous le déclamons à la ritale, ou à la corse, vaguement.

Mais Jules César n’était pas corse, tout empereur qu’il était.

Et il ne jactait pas encore italien, quoique taulier de Rome.

 

La blitzkrieg imperatoris l’illustre une fois encore : question prononciation, le Français défèque dans la colle. Il faut toujours que nous singions la couleur locale, peu importe laquelle, c’est plus fort que nous.

Tout le monde n’a pas appris son rosa, rosae, rosam sur les bancs de l’école, entonnent les bougons. Commencez pas ; le latin irrigue tellement le français que le considérer comme une langue morte revient à pelleter sa propre sépulture.

Pas enquiquinant en plus, comme patois. Seules quatre lettres changent de sonorité :
U
n’a même pas besoin de o pour faire [ou].

J
en revanche a besoin de u pour faire [iou], comme dans Julius.

V
précède également les voyelles pour s’épanouir en [w].

Quant à c, c’est là que ça coince. Ben quoi ? Comme dans coincer. Précisément, comme le début de coincer. En latin, c fait toujours [k], jamais [s]. Même devant une voyelle, woui woui. César a vici, sa victoire est donc sans appel.

 

Droits dans nos sandales, partons d’un authentique :

Wéni, widi, wiki.

Ça fera plaisir à tous les encyclopédistes en ligne.

Merci de votre attention.

 

« Aujord’hui »

 

Il y avait longtemps qu’on n’avait joué les orthophonistes. Aujourd’hui : « aujord’hui ».

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Pourquoi 220 millions de bouches francophones ne peuvent-elles réprimer ce o à la place du ou ?
Contrairement à d’autres mystères phonétiques, les raisons sont cette fois enfouies plus profond qu’il n’y paraît.

Si, en effet, nous tordons ainsi aujourd’hui à nos quatre volontés, c’est que, hop hop hop, nous négligeons l’instant présent pour nous projeter à demain (ou, tel Paulo, soupirer sur hier). Alors que l’oiseau s’échappe à minuit, après les douze coups, paradoxalement, on est toujours aujourd’hui. Z’aviez pas révisé votre philo mais demain n’existe qu’en pensée, n’en déplaise aux gus de chez Philips.

Résultat : « aujord’hui » file, on l’esquive, on préfère ne pas y penser.
D’où désinvolture.

 

C’est aussi, peut-être, pour éviter d’en sentir la composition tarabiscotée. Jugez plutôt : depuis l’ancien français, hui signifie justement « le jour où l’on est », eh hui. Si bien qu’« au jour d’hui » = fromage et dessert (la redondance suprême « au jour d’aujourd’hui » étant passible de 3 ans d’emprisonnement, assortis de 150 000 € d’amende en cas de prononciation « aujord’hui »).
A l’oral comme à l’écrit, la locution a donc fini d’un seul tenant, formant un cocon sonore au même titre que les pétété, laureléardi ou le tournoidesVInations.

Eh ben moi je dis qu’inconsciemment, « aujord’hui » atténue le pléonasme en glissant sur ce jour en trop.

 

C’est pas d’aujourd’hui, nous sommes tous des aujord’huistes.
Aussi, ne nous jetons pas la pierre.

Merci de votre attention.

 

Off ze wall

 

Evoquant feu Michael Jackson, seul un Frenchie pourra dans la même phrase vanter son sens de la « sahôl » et du « moonwolke ».

Hii ! hiii !

se bornera-t-on à glousser en rajustant nos khôuilles.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Serions-nous à ce point pétris d’un sentiment de supériorité, et si fiers de notre langue, qu’il nous faille saccager celle des autres ? Même pas : les exemples d’automutilation affluent à telle allure que le temps nous manque pour les soigner. Bitant le patois quand ça lui chante, le zhexagonal moyen sabote a fortiori les mots étrangers avec une constance sans égale.

Et l’élocution à la française pour les zanglophones ? Autrement plus périlleuse, en théorie. Pourtant la réciprocité de ces atrocités (rich rhyme) n’est pas vraie du tout. Eux ne savent rien du circonflexe, et ne butent pas pour autant, en âmes bien nées, sur un « aim » trompeur. Et, alors même que march figure aussi dans leur dictionnaire, ils font bien mieux marcher leur cervelle et leurs muscles faciaux que nous, qui donnons du « tch » à smash. Les syndromes persistent ? Au flash, qu’il faut les soigner. (Pour pousser plus loin la rigolade, this way please).

 

Or donc, soul se prononce à peu près comme saule. Ça ne vous saoule pas, vous, tous ces « soûle » et autres « sahôl » caoutchouteux ? A pleurer.
Moins cependant que le traitement réservé à walk ainsi qu’à talk. Nos compatriotes, toujours à côté de leurs pompes, ne trouvent rien de mieux que de se planter devant des « tolke-shows », sans doute sous l’influence de folk (pas d’autre explication possible). Et le o long de rauque, ça leur écorcherait la gueule ? Avec une logique pareille, faudrait causer dans des « tolkies-wolkies » ; crédibilité zéro, même si ce faux frère de Robert entérine cet usage.
Vous gênez donc pas pour mélanger masculin et féminin à la manière délicieusement aléatoire d’une Jane Birkin depuis près d’une demi-siècle. Ça finira bien par entrer dans les mœurs.

 

Et dans l’hypothèse où vous croiseriez un Anglais talking avec l, méfiez-vous, c’est le fantôme de Gainsbourg avec un melon.

Merci de votre attention.