Consommer les consonnes

 

Un mal pernicieux s’étend à toute la population : nous bouffons de la consonne comme le laïcard du curé. La différence, c’est que les curés, on peut s’en passer.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Cas le plus préoccupant : suggestion. Dans votre bouche, elle se mue en sujestion, vos dénégations n’y feront rien. Et à l’allure où sa consœur gestion s’invite dans la conversation, maquillée en gession pour mieux passer inaperçue (c’est égal, on t’a repérée), on confondra bientôt suggestion et sujétion, cette « dépendance » qui ne demandait qu’à assujettir en paix.

Or, si suggestion = sujestion voire sujétion, que ne pratique-t-on l’ablation sur suggérer ? On en connaît qui sujèrent déjà sans anesthésie.

Doit-on rappeler que suggestion et suggérer renferment le son [gʒ], pépite unique dans toute la langue ? Aggiornamento, taleggio, loggia… Pouvez chercher, partout ailleurs, le double g se contente de faire [dʒ], quand il ne bute pas sur le double vitrage de groggy, jogging ou aggloméré. Rien que pour ça, suggestion mérite qu’on l’articule avec le gouleyant voulu.

 

Autre vocable en péril : explication. Là encore, sans esplication, certains réussissent l’esploit de moudre un x en s. Et sans le faire esprès, ce qui est encore plus estrordinaire.

Raboter les sons d’un mot, c’est le vider de son sang, Tant que nous faisons comme si de rien n’était, la situation est inestricable.

 

Et n’allez pas croire que nos amis méridionaux soient épargnés. Parce qu’ils pronônceraient touteus les lettreus ? Avé leur assent, ça reste à voir.

Remontons deux lignes plus haut : on ne l’avait pas vu parce qu’il est discret mais parce que avait ouvert la voie. Qui le prononce encore par ce que, comme son sens nous le hurle ? Pas tous en même temps.
Parsque au maximum ; pasque pour le tout-venant.

 

Suggestion d’explication : c’est parce qu’on n’a pas toute la nuit.

Merci d’vot’ attention.

 

Publicités

W comme WC

 

Par grand vent, il nous arrive de prononcer nos W « V ». WC et BMW en sont un témoignage. Déclinez l’immatriculation de cette dernière dans le même goût et vous aurez Interpol au Q.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Certes, dire « double v », c’est du boulot en plus. M’enfin quoi, s’il est double, respectons-le. Rien n’est interchangeable. BMW ou Wolksvagen, c’est quand même pas pareil.

 

L’explication vient probablement du caractère étranger des initiales. WC : water-closet, BMW : Bayerische Motoren Werke. Soit « pièce d’eau fermée » et « usines bavaroises de moteurs ». Mais vous avez raison, à tout prendre, mieux vaut BMW.

Sauf que l’anglais dit deubeuliou, aussi distinct d’un you que nos w de nos v. Il est donc équipé d’un « double u-c », bien qu’il préfère aller to the toilet pour plus de commodité.
Les Allemands, eux, prononcent leurs w « v ». Et leurs v « faau ». Voyez comme ils sont retors. On a donc importé le nom de leur caisse tel quel. Rares sont nos compatriotes frimant en « bmdouble v », de même qu’on n’entonne pas YMCA « i grecmca », ne serait-ce que pour une histoire de scansion.

En VO, les WC auraient donc dû donner, une fois raccordés à notre tout-à-l’égout, « deubeuliou-ci ».
Mais non. On y a mis du chleu, avec ce W qui rime avec son C. A moins que le nom de ces chiottes de BM ne nous ait influencé. Ce que c’est que l’amitié franco-allemande.

 

Se le permet-on avec d’autres lettres ? Par exemple, si y = i, il est à la fois grec et nature. Vous imaginez le yaourt.

Et si 4 = 10 ?
Notez qu’au scrabble anglais, V et W valent le même nombre de points. Dans le jeu français, votre W lettre compte triple ne vous garantirait même pas le V de la victoire. Chez les Allemands par contre, V vaut deux W. Voyez comme ils sont retors.

 

On veut vraiment nous faire prendre des WC pour des lanternes.

Merci de votre attention.

 

Prononcer

 

Comparez prononcer aux petits copains dénoncer, renoncer, énoncer, annoncer. Et osez dire que les fils ne sont pas du même père. Allez-y, osez un peu pour voir.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Réservons les préfixes au frais car le noyau dur n’attend pas. D’ailleurs, au cas où vous connaîtriez un noyau mou, merci de le signaler d’urgence au Pôle Européen de Physique Intégrale du Noyau (P.E.P.I.N.).

Faisons plutôt cracher leur latin aux verbes énoncés plus haut :

  • pronuntiare, « annoncer à haute voix, proclamer, déclamer ». Sens encore à l’œuvre dans « se prononcer » ou « prononcer une peine, une sentence » ;
  • denuntiare, « notifier, annoncer, déclarer » ;
  • renuntiare, « annoncer en retour, renvoyer » ;
  • enuntiare, « énoncer, faire savoir » ;
  • adnuntiare, « annoncer ».

 

Tout tourne donc autour du sieur nuntiare, « annoncer », tiré du « messager » nuntius, sur la provenance duquel on a encore des doutes. Dérive-t-il de l’indo-européen neu-, « crier, rugir » ? Ou de novus, « nouveau », d’où « celui qui apporte les nouvelles » ? Nuntius s’est en effet écrit nontius, avec le o de novus. Où nous mène la prononciation.

D’aucuns y voient même nutus déguisé (« signe de tête »), à cause de nuere, « faire un signe ». Celui-ci suffit-il pour « annoncer » quelque chose ? Oui, si c’est un « signe des dieux » numen. Où numen la prononciation.

 

Ah pis on le répète à longueur de blog, mes moutons : surveillez votre prononciation, tout le monde peut vous entendre.

Merci de votre attention.

 

Almanach

 

Encore un mot comme on n’en fait plus et dont on se demande d’où il a surgi. Eluder le ch final ajoute encore au mystère. Succinct, exact, almanach… ne vous perturbé-ce point que ce soit toujours les consonnes qui restent muettes ? Et pourquoi pas « manar », d’abord ?

Mais revenons à nos moutons, moutons.

La prononciation d’almanach fait l’objet d’une longue marave d’experts. Lesquels, en 1768, préconisent al-ma-na. Vingt ans plus tard, « on fait sentir faiblement le c quand ce mot est au singulier et seul, non quand il est accompagné d’un autre mot ». Littré louvoie entre al-ma-na et « la prononciation soutenue » où « le ch se lie comme un k : un al-ma-na-k intéressant. » Liaison toujours valable en 1932 lorsqu’elle débouche sur une voyelle.

Si ce ch nous laisse perplexe, c’est sans doute qu’il n’est pas très französisch. Teuton alors ? Ach nein.

Comme on aurait dû s’en douter, almanach se décompose en al-manach. Ce qui rappelle à tout zétymologue digne de ce nom alcool, alchimie et tous les mots arabes formés sur l’article al. En l’espèce, al manakh n’est autre que « le calendrier » ou « le climat ». Un recyclage du syriaque l-manhaï, « l’an prochain ». On laisse à penser la faille spatio-temporelle dans laquelle nous plongent les almanachs de l’an dernier.

 

La fonction de l’almanach est donc de nous projeter dans l’avenir. Au XVIe siècle, « faire des almanachs » revenait carrément à « faire des prédictions ». Aujourd’hui, il s’agirait plutôt d’un

livre populaire publié chaque année et comprenant, outre un calendrier, des renseignements astronomiques, météorologiques, scientifiques, pratiques, etc.

Compris dans ce etc., les fameux bons mots, notamment ceux de l’almanach Vermot.
Ne citons que…
Euh…
Non, ne citons rien.

Merci de votre attention.

 

« La loose »

 

Un jour sans et nous nous lamentons : « c’est la loose ». Quoique très parlante, c’est la loose, cette expression.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Inutile de traduire le verbe grand-breton d’origine, to lose. Pas plus que loser : on ne connaît que lui. Dans ces conditions, comment ledit loser peut-il voir ses états d’âme gratifiés d’un second o qui n’a rien à foutre là ? La loi des séries.

loserLà où le bât blesse, c’est que « loose » prête le flanc au contresens. Dans la langue de Shakespeare, loose l’épithète signifie « relâché » (en parlant de muscles ou de mœurs), calqué sur le verbe to loose, « desserrer, dénouer » (un lacet). On peut aussi dire to loosen.

En forêt de Sherwood, lors du rite secret de la substantivation, loose(n) devint looseness, « relâchement ». Lose, lui, s’est mué en loss, la « perte ». Rien qui, de près ou de loin, ne ressemble à notre « loose » informe.

Par conséquent, « avoir la loose », c’est se tailler une réputation de loser en langues vivantes.

Jusqu’à ce genre féminin, celui de poisse, déprime et mauvaise passe. Mais quid d’échec, abattement ou ridicule ? L’influence des cousines bouse, pelouse, tantouse et anacrouse sans doute. Remarquez que ni douze ni partouze n’ont de genre bien défini, étant ouverts à tout ce qui se présente.

 

La question est : pourquoi ne l’écrit-on pas lose ? De peur de confondre avec le verbe ? Point point : parce qu’il y en aurait toujours pour prononcer [loz]. Mais écorche-t-on shoes ? En tout cas, on ne prononce jamais « chose », trop occupé à dire [tch] comme des pieds. Essayez avec shampooing, pour voir.

Tenez, c’est choose qui nous enduit d’erreur, comme d’autres mots du cru partageant la double voyelle ululée : foot, good, cool, school. Sans parler de shampooing.

 

Lose est un spécimen rare. Ne causons pas sa perte en bafouant son intégrité phonétique.

Merci de votre attention.

 

Yacht

 

D’aucuns rêvent que nous rêverions de devenir milliardaires. Que nous servirait tout ce pognon si, les doigts de pied en éventail sur notre yacht, on le prononçait [jaʃt] (comme acheter) ou [jaʁt] (comme caviar-party) ?

Mais revenons à nos moutons, moutons.

A ce sujet, la prononciation [jɔt] (comme flotte) soutient mal la comparaison avec le [jot] qui se traînait à l’origine (par attirance pour boat ?).

Pour être précis, le tout premier yacht se disait même [jak], à la hollandaise. Faudrait pas perdre de vue qu’en 1570, un

iachte de guerre

n’est encore qu’un « petit navire de type hollandais ». Devenu un siècle plus tard « petit navire de type anglais ». C’est dire les impatiences grand-bretonnes.

Jusqu’à rencontrer son destin de yacht ou de yac en 1831 :

bâtiment de plaisance, ayant la distribution intérieure d’une petite maison, toutes les commodités pour le coucher, le manger.

En 1930, le Larousse en est encore à préconiser [jak], [jakt] ou [jot]. C’est dire le nombre de couches de peinture.

 

A force de passer de main en main, l’embarcation est rebaptisée yeaghe par les Anglais mi-XVIe. Elle désigne alors un « petit bateau rapide ». C’est dire l’embonpoint pris par la carlingue depuis.

En cause, jaght, norvégien et vieux néerlandais issu du bas germain jacht, aphérèse de jachtschip, stricto sensu « bateau de chasse » pour faire la course aux pirates. C’est dire si l’utilité première s’est perdue en haute mer.

Jacht est le digne substantif du verbe jagen (« chasser »). D’ailleurs, il y a fort à parier que les yah ! et autres taïaut ! taillés pour fondre plus vite sur la proie en sont l’expression onomatopéique (ce qu’on cause bien, ici). Dans l’absolu, rien ne vous empêche de crier tayacht ! en abordant les navires zennemis.

Toujourzétil que jagen repose sur la racine teuto-gothique yago-, elle-même ensemencée par l’indo-européen yek-, « chasser » mais aussi « parler ».

Assez jacté.

Merci de votre attention.

 

« Veni, vidi, vici »

 

Suis venu, ai vu, ai vaincu.

L’a pas de mérite, le Jules. Dans sa langue maternelle, les pronoms personnels sont fondus dans la conjugaison. Devrions faire pareil.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Grâce au latin, la postérité du mot était donc servie sur un plateau. Est-ce en souvenir de celui d’Alésia que nous prononçons vici « vitchi » ? Voilà qui ne ressemble à aucun latin homologué. Au mieux, à « Vinci ». Voire à « Nina Ricci » pour les filles du sexe féminin. Dans le doute, nous le déclamons à la ritale, ou à la corse, vaguement.

Mais Jules César n’était pas corse, tout empereur qu’il était.

Et il ne jactait pas encore italien, quoique taulier de Rome.

 

La blitzkrieg imperatoris l’illustre une fois encore : question prononciation, le Français défèque dans la colle. Il faut toujours que nous singions la couleur locale, peu importe laquelle, c’est plus fort que nous.

Tout le monde n’a pas appris son rosa, rosae, rosam sur les bancs de l’école, entonnent les bougons. Commencez pas ; le latin irrigue tellement le français que le considérer comme une langue morte revient à pelleter sa propre sépulture.

Pas enquiquinant en plus, comme patois. Seules quatre lettres changent de sonorité :
U
n’a même pas besoin de o pour faire [ou].

J
en revanche a besoin de u pour faire [iou], comme dans Julius.

V
précède également les voyelles pour s’épanouir en [w].

Quant à c, c’est là que ça coince. Ben quoi ? Comme dans coincer. Précisément, comme le début de coincer. En latin, c fait toujours [k], jamais [s]. Même devant une voyelle, woui woui. César a vici, sa victoire est donc sans appel.

 

Droits dans nos sandales, partons d’un authentique :

Wéni, widi, wiki.

Ça fera plaisir à tous les encyclopédistes en ligne.

Merci de votre attention.