Incommensurable

 

Trouvez-vous pas étrange que commensurable soit pour ainsi dire inusité, alors qu’incommensurable est la star de son quartier ?

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Qu’on ne peut mesurer,

voilà le sens courant d’incommensurable. Le respect mêlé de crainte qu’il inspire explique sa popularité.

Quant à son sens premier, on commensurablyvoirplusclair chez les matheux, pour qui la bête désigne dès 1370 des grandeurs

qui n’ont pas de commune mesure, dont le rapport ne peut être exprimé par un nombre entier ou fractionnaire.

ϖ, pour parler franco.
Pis, par extension, le « très grand », l’« infini » quatre siècles plus tard.

 

S’il est question de mesure dans incommensurable, notez qu’on a pris des mesures en y ajoutant un n, comme dans dimensions ou mensurations. Que ceux qui confondent avec menstruations soient pardonnés : c’est quasiment kif-kif. Mensis étant l’ancêtre latin du mois, on lui doit aussi bien mensuel que menstruel. Autre affluent connu : ragnagna, ragnagnae, ragnagnam.

 

Incommensurabilis se démonte sans l’aide de notice particulière : in- (l’inverse), com- (avec), mensura (mesure), -bilis pour stabiliser le tout.

On l’aurait parié, mensura est la digne héritière de mensus, participe du verbe metior, « mesurer », qui sert d’étalon pour notre mètre. Et par conséquent, pour nos règles.

 

Si donc – au contraire d’incommensurable – un mètre est parfaitement mesurable, il n’y a rien là d’incommensurablement original.

Merci de votre attention.

 

Monstre

 

Vve ffhuis pfas un animaaal ! Vve ffhuis un êhtre humaiiiiiiiiin !!

Ainsi hoquetait John Merrick, l’Elephant Man de David Lynch. Si à ce cri déchirant nous chialons comme une madeleine, c’est moins sans doute par empathie qu’à cause de ce qu’il nous renvoie dans les gencives quant à la notion de monstre.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Secouons bien fort notre imaginaire. Qu’y croise-t-on ? Une collection de monstres avec le cœur sur la main (Max et les Maximonstres), des repoussoirs absolus (Le Seigneur des Anneaux), du furtif additionné d’orge liquide (Nessie). Quel serpent de mer, celui-là.
Tous ont en commun une certaine particularité physique, qui peut aller de la pilosité nasale surabondante au pet de flammes en passant par un nombre de têtes qu’on se demande comment maman monstre a pu mettre bas. N’ayons pas peur des mots, l’adjectif « ingrat » ne semble, dans la plupart des cas, pas exagéré.
Un monstre se reconnaît donc au premier coup d’œil au fait qu’il a la gueule de l’emploi.

Tout bêtement parce qu’on le montre du doigt, les zenfants. Sa différence le désigne comme monstrum (l’avertissement des dieux romains, le présage, le truc qui cloche, quoi), dérivé de monere (qui a donné notre moniteur, celui qui avertit : rétros, clignotant, voilà, on continue un peu, on continue…). La forme verbale a fait sauter ce s mais on l’a conservé, monstres à part, dans démonstration et monstration (« fait de montrer » sur les bancs de la fac).

Pour en avoir le cœur net, repassez-vous l’épilogue : plus l’homme-éléphant devient lettré, adopte le costard, bref se fond dans le paysage, moins il passe pour un monstre.

 

Filles aux ragnagnas monstrueux, désolé de vous décevoir mais menstruation n’est pas de la même famille. Ce qui explique que seule maman monstre accouche de monstres. La nature fait bien les choses.

Merci de votre attention.