Les angles morts

 

Les chercheurs ont montré que, loin de n’utiliser que 10% de notre cerveau, nous le sollicitions en réalité en permanence. On se disait aussi : chez les khôns, il turbine à plein régime.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Il y va des neurones comme des recoins du foyer. Ce centimètre carré derrière la porte, sous le radiateur, entre deux interstices, ne sera jamais foulé par vos savates. Sans parler de la quasi-totalité de la surface des murs et plafonds, seulement visitée par ces saloperies de mouches. Et pourtant, sans ces no man’s lands domestiques, ce ne serait pas tout à fait chez vous, hein dites.

Même dans l’exigu habitacle de la bagnole, certaines régions de l’accoudoir gauche ou de la banquette arrière demeurent totalement vierges, après plusieurs années de bons et loyaux services.

Et que dire du réseau autoroutier que le monde nous envie ? L’asphalte immaculé de la bande d’arrêt d’urgence : combien de fois le trajet Terre-Lune ?

Quant aux brins d’herbe de votre carré de jeu favori, ceux que vous avez dédaignés sans le vouloir se comptent sans doute par milliers.

 

Votre propre enveloppe charnelle tiens : pareil. Aux prochaines ablutions, recensez les parties du corps parfaitement inatteignables – y’aura des surprises. Pourquoi croyez-vous que les ostéopathes aient pignon sur rue ?

Et avez-vous songé au temps passé à regarder droit devant, et à manquer ce qui se passe dans votre dos ? Hein, sur toute une vie ?

 

De même, mettez une guitare dans les mains d’un prodige manouche ou du gratteux du coin et vous évaluerez rapidement la différence de potentiel à nombre de cordes et de doigts égal.

 

Terrifiant non, cette inexploitation générale ? Voilà le véritable gâchis – invisible qui plus est.

N’oubliez pas que la nature a horreur du vide, alors mettez-y un bon coup.

Merci de votre attention.

 

Louper

 

Louper : verbe familier depuis la plus tendre enfance. Davantage que ses synonymes manquer et rater, certes. Mais toutefois moins que foirer, merder ou le lorrainisant zabler, lequel donne lieu à de cocasses allitérations :

J’ai zablé la pâte sablée.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Louper dédramatise. Au constat d’échec qu’il dresse, on est souvent tenté d’ajouter « c’est pas grave ».

Sa silhouette élégante est due tout khônnement au loup, mes loulous. Il faut dire que la pauvre bête n’a pas bonne presse. On l’accable de tous les maux, lui colle du péjoratif à tout-va. Que ce soit en médecine (« lésion cutanée ulcéreuse »), au sein de considérations météorologiques (« un froid de loup »), au théâtre (« lacune, trou »), chez les bricoleurs (« pince pour arracher les clous »), dans le textile (« appareil à grosses dents métalliques servant à battre et briser la laine »), en technique (« malfaçon, défaut ») et plus particulièrement dans la sidérurgie ah Lorraine quand tu nous tiens (un « loup de fonte » : masse minérale mal fondue qui risque de provoquer une obstruction et la gueulante du chef).
Tant et si bien qu’au XIXe, les typographes entendaient par « louper une pièce » « mal exécuter un travail ». Depuis 1915, le verbe signifie plus généralement « manquer à la suite d’un retard ». Et quoi de pire que de louper son bus, je vous le demande ? Louper le suivant.

Les acceptions de loup au sens de « malfaçon » se sont vues supplantées par le substantif loupé (par analogie avec raté sans doute) :

Sa carrière a connu des loupés.

Ce loup au figuré, les bons dicos se tuent à le dire, relève probablement « de la notion de manque, de tort qui découle de celle d’agression, de rapacité » qu’on attribue à l’animal à travers les âges et les continents.

 

Suivons les traces du lupus à la loupe : on a tôt fait de tomber sur l’indo-européen commun wlp-/lup- qui a accouché à la fois de notre loup et du wolf des Anglais/Teutons (via le proto-germanique wulfaz).
Une internationale lupiforme qui a le mérite de nous rappeler qu’à, à, à la queue-leuleu, tout le monde s’éclate.

Merci de votre attention.