Vite

 

Voyez comme la nature est bien faite : vite est un mot qui lui-même va vite. S’il se disait « non rapidement », on ne serait jamais rendu.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

La meilleure preuve, c’est que l’adverbe vitement n’a que rarement nos faveurs : tout doit aller vite. Au point qu’on se précipite au fast-food (par exemple au Quick) – au risque d’une file d’attente interminable.

 

Oh mais jusque début XVIIIe, on n’avait que viste à la bouche, figurez-vous. Bientôt commué en vîte. Ce n’est qu’en 1798 qu’on enterre définitivement ce circonflexe qui nous ralentissait.

Vite naît adjectif dans les eaux de 1150 :

des chevaux vistes.

Notez que, devenu interjection, vite prend un tout autre sens :

des chevaux, vite !

 

On n’a même pas eu le temps de repérer d’où il venait : d’une onomatopée vist- exprimant un mouvement rapide ? Ou du latin populaire visitus ? Celui « qui y voit bien » accomplit en effet ses gestes en peu de temps. On peut alors affirmer sans exagérer qu’il est avisé, descendu en ligne droite du verbe latin visere, intensif de videre, « voir » toujours (→ vidéo). Si ce visitus vous rend visite, pas de panique : il est par définition amené à vous « voir souvent ».

 

Voilà qui est vite torché vu.

Merci de votre attention.

 

Régressif revisité

 

Amis cocineros qui dégueulassez votre tablier à longueur de week-end, n’en avez-vous pas ras la toque du régressif à toutes les sauces ? Cet intempestif supplément de « complicité » serait cap’ de gâcher tout un art, convivial par excellence, comme la pire Chantilly.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Deux commentaires au hasard à propos d’une purée maison (ail, crème, ciboulette et huile d’olive, le crime parfait) :

Moi aussi j’adore la purée, tellement régressif !

et

Ce genre de plat pour moi, c’est juste de la bonne vieille régression qui me rappelle le potager de ma marraine…

Si le mot rime à ce point avec sustentation, c’est déjà une histoire de sonorité. Dans régression, je dis graisse, alias transgression au rite quotidien des cinq fruits et légumes… d’autant plus inoffensive que pas assumée : c’est la purée qui est régressive !
Ou comment l’objet dédouane le sujet.
Dans la même veine, vers quelle époque a-t-on commencé à qualifier un yaourt de gourmand ?
Quand les jéroboams auront une bonne descente, oubliez pas de prévenir bibi.

Je digresse.

Régressif jette donc essentiellement son dévolu sur la patate. Aux gniards seuls, les frites et le rudimentaire jambon-purée ? Négatif, puisque toute la Terre en raffole à tout âge, non par plaisir coupable ou régressif mais parce qu’à l’évidence c’est bon, ces merdes. Seriez pas en train de confondre régression et simplicité, des fois ? Vous faites pas avoir, hein ! Et tiens, en quoi la Nutella ferait-elle davantage retomber en enfance que la confiture, tout aussi transgénérationnelle ?

Chers contemporains, va falloir cracher le morceau. Où placez-vous exactement le curseur de la régression ? Parce que le jour où des toqués se mettront à revisiter (autre tarte à la crème de la littérature culinaire) la barbe à papa et les Blédina, ça va se tarir sévère question vocabulaire.

 

Entendons-nous, point de tout-régressif au menu du jour. Laissons les soirées Chantal Goya, à quelque degré qu’il faille les prendre, aux sociologues et « experts en expertise » comme dit Alévêque. Qu’un cafardeux croie retrouver le paradis perdu à coups de caramels allongés ou de pâte à tartiner, là encore, libre à lui.

Ma caramba ! le vengeur masqué se doit d’intervenir quand la langue, de bouche en palais régressif, régresse.

Merci de votre attention.