François Rollin

 

Vous l’avez entendu comme moi, le mot génie vient d’être évoqué. Ceux qui connaissent leur François Rollin sur le bout des doigts savent qu’à son sujet, ce n’est pas exagéré. A l’intention des autres, l’hommage fera office de séance de rattrapage (et épongera ne serait-ce qu’un tantinet l’immense dette que son influence fait peser sur ce blog).

 

Rappelons que le drôle aura réussi le tour de force de se forger un double, le professeur Rollin, propulsé dans la série Palace (vous avez dit « génie » ?) avant de décliner ses interventions sur scène et en pastilles filmées (Le professeur Rollin a encore quelque chose à dire). Pour situer dans quels retranchements il pousse l’absurde, écoutons-le expliquer comment retenir un code de carte bancaire, comparer la longueur des noms et adresses ou refuser de donner à un habitant de Dax la définition exacte de Dax.

 

François Rollin fait feu de tout bois. Et sur tous les supports : planches (Colères), ondes (de la Maison de la Radio à Radio Nova, le tout redécouvrable à l’envi par la grâce de YouTube) et bien sûr, papier. Ne citons que Les grands mots du professeur Rollin (dont libations, synonyme de pipi-culotte) ou les Rollinettes, couchées quasiment en une nuit et dont les amateurs de fulgurances se repaîtront ici même :

Tous les trompettistes adorent la pizza, sauf certains.

Quand il n’est pas occupé à faire l’acteur, mettre en scène, co-inventer Les Guignols de l’info ou pondre les textes de la cérémonie d’ouverture des J.O. d’Albertville, bien sûr. Même son site Internet peine à suivre.

 

Langue inattaquable, non-sens imperturbable : François Rollin est un enfant avec l’érudition d’un adulte. Le moindre de ses pas de côté est un pied de nez aux modes et aux courants d’air humoristiques. On aimerait avoir eu (et trituré) chacune de ses idées avant lui. Si c’est pas la définition du génie, ça.

 

La nouvelle année approchant dangereusement et un petit « conte » valant mieux qu’un long discours, faisons d’une pierre deux coups et roulons-nous par terre devant cet historique des fêtes du Nouvel An, automatiquement traduit de l’allemand par la magie du Web (texte intégral) :

Merci professeur Rollin. Joyeuse Silvesterparty.

 

Publicités

Absurde

 

Puisque ces mystères nous dépassent, feignons d’en être les organisateurs.

Quiconque pratique l’absurde à plus ou moins haute dose pourra faire sienne cette devise du poète.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Admettez qu’en gros, le sens d’absurde est « qui n’a pas de sens » – ce qui donne d’emblée la dimension du personnage. Celui-ci entre en scène dès le XIVe siècle, encore grimé en absorbe, absorde ou absourde. De quoi rester quelque peu abasourdi.
D’autant que les Français d’alors n’avaient pas franchement besoin de chercher midi deux heures plus tard : les Latins employaient déjà absurdus au sens de « discordant ».

En bons étymologues du dimanche, vous vous dites : ab- privatif, surdus vaguement lié à l’idée de « sens ». Z’oubliez à qui vous avez affaire. Joignez pas l’aveuglement à la surdité s’il-vous-plaît.
En réalité, le préfixe est là pour renforcer surdus (« sourd »), exprimant l’incongruité à son paroxysme (ou à son point d’ab-outissement, c’est kif-kif).

Et figurez-vous que surdus, qu’on croyait connaître sur le bout des doigts, n’est autre que le participe passé trafiqué de notre susurrer ! Qui lui-même est un doublement du vieux radical indo-européen swer-, salement imitatif (chuchotez deux secondes, d’où que vous soyez, c’est « swer-swer » qui vous viendra, c’est comme ça). Rien à voir avec les siamois swer- au passage allons allons, soyons sérieux.

 

Autrement dit, absurde est un gros murmure.
Comme son nom l’indique.

Merci de votre attention.

 

Voiture

 

Faut toujours que les choses de la vie courante se parent d’un nom savant. Fermeture Eclair pour braguette, réfrigérateur pour frigo, horodateur pour machine à sous… Sans qu’on lui ait rien demandé, le politiquement correct a ouvert les vannes en grand : « SDF » pour vagabond, « crème dessert » pour yaourt, « bâtonnets ouatés » pour coton-tiges. Imbattables, ceux-là.
A la voiture, certains préfèreront donc l’automobile qui bouge toute seule ou quasi.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Les puits de science que vous êtes savent qu’on n’a pas attendu l’automobile pour se déplacer en voiture. Simone ? C’est exact, à défaut de moteur, les carrioles avaient forcément besoin d’animaux de trait pour avancer. Entre toutes, c’était donc la « voiture à cheval » que prenaient les gens pressés. A tel point qu’on trouve encore des « chevaux-vapeur » sous nos capots, je vous ferais dire.

Moyen de transport avec des roues, voilà le concept. Contrôle du véhicule.

Bé justement, véhicule et voiture sont comme qui dirait cousin-cousine. Si en 1283 on descendait de voiture (cette « caisse ou plate-forme montée sur roues, tirée ou poussée par un être animé et servant au transport »), au début du même siècle on avait pourtant pris place dans ce qui n’était encore qu’une veiture ou veicture (du nom latin à peine customisé vectura, « transport », formé sur le participe passé de vehere, de même sens). Véhicule est en embuscade, vous aurez aussi reconnu vecteur, le filou. De même, si invectiver nos contemporains est consubstantiel à la voiture, c’est qu’on y est invectus : « transporté (par la colère) ». Ce que langue veut…

Il a fallu attendre 1769 pour que le vieux Joseph Cugnot fît enfin pétarader le bazar. Son « fardier », quoique destiné à ne trimbaler que des fardeaux (des engins de guerre en l’occurrence), signait l’acte de naissance de la voiture.

Oui Simone ? Excellente remarque : depuis les débuts du rail, c’est toujours comme ça qu’on appelle un wagon. Et on aurait tort de se priver, l’est construit sur le même radical wegh (« transporter, se mouvoir ») qui sert partout depuis sept millénaires. En latin donc (vehere, vehiculum) mais aussi en sanskrit (vahanam), dans les langues slaves (vozu, vezu, povozka), nordiques (wega, vega), ainsi qu’en vieux saxon et en vieux germanique (wagan, devenu Wagen et wagon).
Bien Simone, c’est aussi de là que viennent weg et way. Les voies de l’étymo sont d’un pénétrable…

Merci de votre attention.
Et merci à François Rollin pour le prêt de Simone.

 

Barbecue

 

Merguez !

est depuis le Professeur Rollin l’exemple type du « comique de mot ». Sauf barbecue revêche, auquel cas ladite saucisse finira encore rose ou brûlée au dernier degré sous les lazzis de vos hôtes. C’est que barbecue ne rime pas avec juste milieu.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

A priori, on discerne mal sur quel charbon le mot s’est forgé. Barbe à la française + cue anglaise, variante de la queue de billard semblable aux piques à brochettes ? Contraction pour rire d’une ancienne pub pour un tripot à grillades « BAR-BEER-CUE-PIG » ? Tout ceci est bien fumeux. Doit-on, oui ou merde c’est pas cuit, se résigner à ranger le barbecue parmi les minotaures de l’étymologie ?

Vérifiez vos vaccins, nous partons outre-Atlanticos explorer les cendres de barbecu, borbecu et barbacoa au croisement des XVIIe et XVIIIe siècles. Si le concept est resté inchangé depuis lors, il s’est aussi étendu très tôt, par métonymie, au rassemblement de plein air lui-même (on organise un barbecue). Pour être exact, les Ricains l’ont chouravé à leurs voisins hispanophones du dessous, qui en avaient fait autant dès 1518 avec le barbakoa des Arawaks. Ces Amérindiens créchaient alors peinards dans les Andes, les Grandes Antilles, les Bahamas et la Floride ; ils durent sentir le vent tourner en voyant accoster la Pinta, la Niña, la Santa Maria et le Mayflower. A raison : ils ne firent pas long feu, fumés jusqu’au dernier en l’espace d’un siècle et demi. N’ayons pas peur de le dire : vive l’Europe.

Les drôles donc, guidés par un animisme fervent, avaient la délicate attention de ne jamais tuer un bestiau sans s’excuser platement de lui prélever les côtelettes. Le cadre latté de bois (de « bayara-kua » : « croiser, mettre en travers ») sur lequel ils flambaient cette barbaque (à la traçabilité moins obscure pour le coup) leur servait indifféremment de sommier pour se pieuter.

 

L’Arawak, pour pas gaspiller, roupille dans le graillon. Et on ose dire que le barbecue serait tout sauf écolo ? Permettez qu’on se répande en pfeuh, tel le vieux soufflet familial.

Merci de votre attention.

 

Ribes en mots

 

Jean-Michel Ribes, je ne vous félicite pas. Votre dernière pantalonnade parue chez Points dans la collection de Philippe Delerm « Le goût des mots », s’intitule Les mots que j’aime (et quelques autres…). De plus mondains que moi qualifieraient de « flaubertien » ce ramassis de « définitions » qui, par définition, se lit trop vite. Car d’autres avant vous, dans le sillage du Dictionnaire des idées reçues de l’illustre Gustave, se sont risqués à cet exercice. Peu auront su mettre dans une page consacrée à l’artichaut, pour prendre ce seul exemple, autant de poésie, d’absurde et d’humour que chez Ronsard, Beckett et Dubillard réunis.

Tout l’opuscule est à l’avenant. Passe encore que la construction en soit anarchique, qu’oxygène y jouxte salsifi et que beauté côtoie phacochère au mépris du plus élémentaire ordre alphabétique, lequel vous dézinguez au passage. Sans prévenir, comme d’habitude.

Lorsque, à Psychologie, vous écrivez :

Le cinéma, le théâtre ou la littérature psychologique m’épuisent à ressasser toutes les nuances de notre réalité d’humains sans surprise dont nous connaissons tous le dénouement. Seule échappatoire pour fuir notre destinée définitive, le non-sens qui en dénonce l’absurdité,

vous rendez-vous bien compte que sous vos pieds, l’herbe du père Sigmund ne repoussera pas de sitôt ?

Sur la même lancée, vous siphonnez l’homme politique d’un trait :

L’erreur que commettent la plupart des gens est de penser que l’homme politique est un homme, alors que c’est un homme politique.

Par ailleurs, vous seriez bien le seul de votre espèce pour qui octogonal évoque un général sud-américain, et roupie de sansonnet la « roupette de sansonnie ».

Avec un esprit pareil, je préfère ne pas savoir ce que voit votre œil quand il regarde par-dessus vos binocles. Quant à votre front proéminent et votre verve un brin précieuse, notamment dans votre façon de bouffer les « c’est-à-dire », mettons-les sur le compte d’une tête bien faite et bien pleine, d’une capacité à faire feu de tout bois et d’une éternelle impatience à paginer votre berlue.
Entre autres, car comment passer sous silence le Théâtre du Rond-Point dont vous êtes l’indélogeable taulier ? Y a-t-il d’autres raisons valables d’envier actuellement le peuple de Paris ?

Pour mémoire, c’est aussi vous, Jean-Michel Ribes, qui avez créé avec François, Roland, Georges et les autres la série Palace. Pour ce seul fait d’armes, vous méritez le Panthéon de votre vivant. Vous qui aimez la postérité, vous devriez être servi.

A ce sujet, je cite votre définition de l’actualité :

Ne pas écrire sur l’actualité pour être éternel, ne pas parler d’éternité pour paraître actuel.

Et allez, enlevez-moi les mots de la bouche, pendant que vous y êtes.