Huis

 

Pour séduisante qu’elle soit, l’hypothèse qui veut que l’huis tire son nom de l’onomatopée qu’il produit (huîîîîîîîîîîîîîîîîîîîîîîîîîîîîîî) est démentie par l’invention de la burette d’huiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiile.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Huis a pris la porte au Moyen Age, supplanté par icelle. Son éclat d’antan ne susbsiste guère que dans « huis clos », huisserie et huissier, lequel n’est jamais qu’un « gardien de porte », ce qui relativise d’un coup d’un seul sa fonction.

 

Si l’on ouvre encore timidement l’us vers 1050, on le doit au bas latin ustium, retapé en ostium. Le französisch a gardé tel quel cette « entrée » pour qualifier une « ouverture ou court canal vers une cavité », « un des orifices par lesquels l’eau rentre chez les éponges » et même le « pore de la peau ».

Ostium, on ne vous la fait pas, est un prolongement d’os, la « bouche ». Si cette info vous la laisse bée, visez plutôt oral, oracle, oraison, pérorer mais aussi adorer (« adresser une prière à quelqu’un ») et inexorable (« qui ne se laisse pas fléchir par la prière »). Si le rapport vous échappe entre « bouche » et « ouverture », considérez la prochaine bouche d’égout et jetez-vous-y toutes affaires cessantes.

 

On s’esclaffait en ouverture mais le h de l’huis s’est vraisemblablement glissé là par attirance pour huile. Et aussi pour ne pas confondre avec vis, attendu qu’à l’époque, u et v étaient pour ainsi dire interchangeables. Changer la vis de l’uis étant déjà bien propice aux engueulades, il fut donc décidé de ne pas jeter de l’huile sur le feu.

 

En y réfléchissant, nous nous épargnâmes d’autres désagréments du même type :

faire du huis à huis,
parler entre deux huis,
écouter aux huis,
c’est pas l’huis à côté

et bien sûr,

tiens-lui l’huis.

Merci de votre attention.

 

Comment détester tout le monde sauf vous ?

 

« L’enfer, c’est les autres », comme le sartrait Jean-Paul. Il suffirait donc qu’autrui soit votre copie conforme pour que tout s’arrange.

Ce ne serait pas le paradis pour autant. Car alors surgiraient des contradictions qui font le sel du philosophe au turbin : pourriez-vous être votre propre ami(e) ? Dans l’affirmative, qui vous signalerait vos khônneries en temps réel ?
Vous ne vous supporteriez pas longtemps, avouez. La guerre des clones ferait rage en moins de deux.

C’est pourquoi vous préférez conchier l’altérité quelle qu’elle soit. Ça vaut mieux que de se conchier soi-même. Et le prétexte est tout trouvé : sachant que personne ne peut être vous, personne n’est à même de vous comprendre mieux que vous et toute coexistence est vouée à l’échec.

 

Toutefois, il a bien fallu qu’une cellule se divise en deux, se quadrivise en quatre et ainsi de suite jusqu’à mettre bas l’ensemble de l’engeance, qui n’est donc qu’une seule et même personne. En passant par le singe, pour ne rien arranger.

La différence a beau vous gonfler, elle n’est qu’apparente, comme la poutre du même nom.

 

Or donc, quelle attitude adopter ?
Réagissez en grand singe civilisé.
Plusieurs options s’offrent à vous :

 

♦  La subdivision cellulaire qui vous sert de voisin mériterait l’indulgence, dans l’absolu. Voire de la gratitude envers dame Nature qui n’a pas jugé bon d’en produire deux pareils.

 

♦  Le nombre moyen de cellules pigmentant la peau est sensiblement le même d’un individu à l’autre. Y’a que la taille des granules distribuées par lesdites cellules qui change. Vous ne vous mettriez pas à dos la terre entière pour une histoire de calibrage, si ?

 

♦  Abhorrer l’humanité en bloc passerait pour trop pextrême de toute façon. Tâchez de ne considérer comme humains que ceux de votre tribu. Si vous êtes un vilain brun à petite moustache, comptez-vous quand même parmi les grands blonds athlétiques. Plus c’est gros, plus ça passe.

 

♦  Haïssant vos superstitions, certains spécimens font tout pour que vous haïssiez les leurs. N’en profitez pas pour les rabaisser à ce titre (à moins que vous ne conchiiez toutes les superstitions, ce qui serait beaucoup plus simple). S’il se trouve que leurs superstitions sont les vôtres, prenez-en acte (quelque arrachage de gueule que cela suppose) et changez-en (à moins que vous ne conchiiez toutes les superstitions, ce qui serait beaucoup plus simple).

 

♦  Certains régimes alimentaires vous paraissent pour le moins loufoques. C’est vrai, comment c’est possible d’avaler des trucs pareils ? Avec un appareil digestif identique au vôtre, ne l’oubliez pas.

 

♦  Quant au fait que des appareils génitaux identiques s’emboîtent entre eux, voilà qui vous échappe totalement. Mais que faites-vous du principe « qui se ressemble s’assemble » ? A vous dégoûter de solliciter vos propres gonades.

 

♦  En désespoir de cause, vous pouvez toujours vouer aux gémonies ceux qui n’ont pas le même groupe sanguin. Et, pour preuve de votre supériorité, vous taillader les veines en place publique.

 

Flegme et dignité, montrez de quel bois vous vous chauffez.

misanthrope

Etiquette

 

Elle se colle partout, se décolle une fois sur douze cette saloperie mais puisqu’il faut la respecter, paraît-il, révérence bien appuyée à l’étiquette. Avant toute chose, jurez-moi qu’il ne se trouve dans votre bibliothèque aucun livre encore étiqueté. Sans quoi c’est la nausée, l’assommoir, les châtiments.

Mais revenons à nos moutons et remontons, moutons, la grande horloge du temps.

A la cour du Roi-Soleil, les étiquettes constituaient un cérémonial (on dirait aujourd’hui moins cérémonieusement « protocole ») inscrit dans un formulaire du même nom. Ceci parce que vers 1435 le mot désignait un « petit écriteau », d’après l’estiquette de 1387 : « poteau servant de but dans certains jeux ». Les chevaliers en short ne se contentaient donc pas d’une paire de tricots au sol pour figurer la cage ; pas de tricheries à l’horizon.

Tiens et ce « poteau », vient-il pas de l’ancien verbe français « estechier, estichier, estequier », en picard « estiquier », « enfoncer, ficher, transpercer » ? C’est l’étymo la plus communément admise, qui passe par l’astic, cet os creux que les cordonniers emplissaient d’une graisse servant à astiquer la pointe d’une alène. Celle du mineur flamand ou artésien a fini par prendre le blase d’« astiquette ». D’où plus tard l’épée pointue baptisée astic en argot.

Remontons toujours : nous voilà maintenant face au francique stikkan, « piquer ». Et d’où croyez-vous que débaroule stigmatiser, qu’on entend répété à tort et à travers ? Du grec stigma, « piqûre », « tatouage » et du pluriel latin stigmata, « marque au fer rouge » (« porter les stigmates ») ! Ça « pique » ? C’est normal.
La faute à cette racine indo-européenne sti-, à laquelle on doit aussi – cramponnez-vous – tout à la fois instigation, instinct, stimuler, style (stilus, « poinçon »), éteindre (exstinguere, « émousser la pointe de la flamme », rââh que c’est beau !) et, côté anglais, stick (« bâton ») et sting (« dard »). Que de mots jetés à la mer !

Et ticket ? By Jove, on nous l’a piqué : c’est notre étiquette ! Nous-mêmes l’avions recyclée en « estiquet, etiquet » (« note contenant les noms de témoins pour une procédure »). Outre-Manche, le mot a pris le sens de « note, document affiché publiquement, billet » dès 1520 avant de regagner nos côtes.

 

Il est piquant qu’on prenne un ticket aux fromages pour ne pas se faire piquer sa place. Aux petites vieilles sans-gêne, lançons de véhéments « estechier », elles sont encore en âge de l’entendre.

Merci de votre attention.