Dépasser sa pensée

 

Suite à une engueulade, la coutume veut qu’un des deux belligérants s’excuse au motif que ses mots ont dépassé sa pensée. S’il le pense sincèrement, ça nous dépasse.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Parce qu’à l’instant où nos deux zozos s’envoient des fions, ils pensent exactement ce qu’ils disent. Sans ça, pas d’engueulade, ce moment rare où l’on déballe tout sans arrière-pensée.

En partant du principe que les mots de la colère traduisent fidèlement la colère, comment peuvent-ils la « dépasser » ? Absurde. En plus de penser ce qu’il pense (ce qui est déjà rédhibitoire), l’autre se fourvoie s’il pense vous convaincre qu’il ne le pensait pas. Enterrer la hache de guerre requerrait une plus grande franchise.

 

Avec la mauvaise foi au moins, tout est clair : les mots contredisent la pensée. Mais ce « pauvre merde » qui vous était destiné ? Il ne voulait pas dire moins que « pauvre merde ». Idem lorsque vous avez recommandé à votre interlocuteur d’« aller chier dans sa caisse » : ne le pensiez-vous pas de toutes vos forces ?
Et lorsqu’encore plus haut dans les étages il s’est agi de se « pisser à la raie », nul doute que l’équation mots/pensée se serait vérifiée si les conditions avaient été réunies (contenu des vessies respectives, baissage de froc de bonne grâce, absence de témoins…).

 

Ce qui nous conduit à cette passionnante question au carrefour de la philosophie et des sciences cognitives : le langage est-il le reflet de la pensée ou au contraire ce qui la structure ? En d’autres termes, pensons-nous plus clairement grâce au langage ? Le fait qu’un expatrié jure par réflexe dans sa langue maternelle irait dans ce sens. Mais alors, en quelle langue rêvons-nous au juste ?

 

Quoi qu’il en soit, on ne peut choisir ses noms d’oiseaux qu’en fonction de ce qu’on pense.
Si donc vous tenez à vous réconcilier avec votre trouduc, reconnaissez simplement vous être laissé dépasser par vos émotions.

Merci de votre attention.

 

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« Regrets éternels »

 

Tête baissée, nous fleurissons de « regrets éternels » un proche venant de canner. Ceux qui passent devant sa sépulture peuvent ainsi mesurer notre peine. Sauf que ho, hé, c’est quand même vachement exagéré, non ?

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Si inconsolable soit-on, ces regrets prennent fin de facto le jour de notre propre mort. Après quoi ils se dispersent en cendres ou en asticots, c’est selon. L’on ne voit pas bien comment ils pourraient survivre à leur propriétaire.

A moins d’être croyant, dites-vous. ‘Scusez, ça marche pas des masses non plus. Soit on rejoint le cher disparu dans l’au-delà – d’un côté ou de l’autre du purgatoire – et les embrassades mettent un terme automatique auxdits regrets. Soit, du paradis, on regarde rôtir l’autre en enfer en pensant « ninx ninx, c’est bien fait ». Soit, à l’inverse, une fois chez Lucifer, nous ne pleurnichons plus que sur nous-mêmes.
Dans tous les cas, l’éternité du chagrin est un mensonge fait aux vivants et aux morts. En voilà des façons de respecter leur mémoire pour les siècles des siècles et tutti quanti spiritu sancti.

 

Aussi, sur la couronne mortuaire, un peu d’humilité, que diable. En lieu et place de l’abusif poncif, proposons par exemple :

Regrets pour la vie

ou

Regrets pour un temps qu’on espère le plus long possible

au risque d’un paradoxe insoluble vu que dans un moment pareil on n’a aucune intention de clamser de sitôt, ce qui augmente d’autant la longévité des regrets. Nous pourrissent décidément bien la vie, ceux-là.

De même, on évitera :

Nous te regretterons, salopard

en raison du contresens possible au féminin.

A tout prendre, optons pour :

Y’en a pas deux comme toi.

Ce que les regrets y perdent en solennité, ils le gagnent en tendresse et, pour le coup, en sincérité.

Merci de votre attention.