Gourde

 

Voilà bien un des rares adjectifs exclusivement réservés aux filles du sexe féminin :

Mon Dieu mais qu’elle est gourde, celle-là !

Privilège partagé avec cruche :

Mon Dieu mais qu’elle est cruche, celle-là !

‘Tendeztendez, cruche et gourde ne seraient-ils pas plutôt des noms ?
En tout cas, on est assez cloche pour invoquer Dieu à chaque fois.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Il est vrai que gourde prête à confusion : s’agit-il de la gourde pour boire (comme la cruche) ? Ou du féminin de gourd ?

Dans cette hypothèse, c’est à cause du froid qui littéralement engourdit.
Latin gurdus, « lourdaud, balourd » et la chose est pliée.

C’est oublier un peu vite les cucurbitacées. Dont les fruits, appelés gourdes, sont tellement lourds qu’on peut s’en faire des gourdes. Ce dont les assoiffés du XIXe siècle ne se sont pas privés.

 

Ainsi, au XIIIe, gorde n’est encore qu’une « courge », comme dans l’expression :

Mais qu’elle est courge !

toujours à propos de celle-là et en prenant l’Autre à témoin.

Vers 1520, c’est une caourde plus proche de l’étymo qui choit de cucurbita, ancêtre de notre courge.
Quant au concombre, il se dégustait en Latinie sous le nom de cucumis auquel on a ajouté orbita pour la rondeur : la cucurbitacée était née.

 

Caourde ou coorde a eu tôt fait de croiser gourd en chemin (le « lourdaud » de tout à l’heure) : la gourde était née. L’empotée a fait des émules, parmi lesquels la légendaire gourdasse ainsi que le gourdiflot, « personne sotte et stupide ».

Notez qu’au masculin, c’est quasiment affectueux. Et que Dieu a disparu, eeeeh oui.

Merci de votre attention.

 

S’humecter l’index

 

Depuis que le monde est monde, pour d’obscures raisons, l’Homme éprouve le besoin de se donner une contenance en fumant mâchonnant un cure-dents s’humectant l’index.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Au moment de tourner les pages d’un livre, ledit doigt se voit ainsi ravalé au rang d’éponge humide. Marotte partagée par beaucoup, et pas seulement des nanas du sexe féminin. Doit-on rappeler qu’un des moines d’Au nom de la rose clamse dans d’atroces souffrances après avoir léché les cornes empoisonnées des livres interdits. Avouez que comme mort à la khôn, ça se pose là.

Que le papier soit fin ou pas, le manipuler paraît si périlleux qu’il faut en passer par là, y’a pas le choix. Et les champions de la discipline d’invoquer une meilleure adhérence doigt/page pour un tournage sans bavures.
Sans « bavures », vraiment ? De qui se moque-t-on. Zieutez l’état de l’ouvrage. Non seulement il y a des auréoles dans tous les coins mais l’« adhérence » est telle que les pages se collent les unes aux autres, interdisant la lecture aux suivants.

Tel est précisément le but de la manœuvre. Inavoué parce que c’est pas joli joli mais hein, on ne vous la fait pas.

 

Oh mais les bouquins n’ont pas toujours existé. Sur quoi jetait-on son dévolu avant Gutenberg ? Le vent. Ah ben tout est prétexte à s’enduire de salive, quand on y pense.

Nous tous, ici-bas, avons tenté par acquit de conscience de sentir la direction du vent en lui opposant notre index mouillé. Une fois seulement. Car à cet instant, la honte d’être bredouille n’est rien en comparaison de celle d’avoir avalé ces balivernes. Sans compter l’air khôn que nous confère cette incongruité digitale au milieu de nulle part. Par quel miracle physique une phalange dénuée de poils (on le rappelle) pourrait-elle bien renseigner l’épiderme y afférent sur le sens du zéph ?
A la vérité, ce rite étrange relève d’une superstition de mère-grand, comme jeter du sel par-dessus son épaule ou rouler une orange pour la rendre plus juteuse.

 

Et quand bien même, à moins d’être capitaine au long cours ou sportif de plein air, qu’est-ce que ça fout, ça, d’égaler les girouettes ?

Merci de votre attention.

 

Imbécile

 

Non, pas vous. L’imbécile de service, celui ou celle (l’e final vaut pour tous) qui mérite notre dédain intégral. Sans haine, car imbécile est un nom d’oiseau rare, une insulte sélect, presque un constat.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Imbécile (non, pas vous) est si fin et racé qu’il ne supporte aucun des traitements que nous réservons habituellement au vocabulaire courant. Pas d’apocope (imbé), pas de verlan connu (cilimbé) quoique le charme opèrerait encore. Pas non plus de suffixation (comme dans connard, salopiot) ni d’hyperbole (super-connard, non, pas vous). Du haut de sa superbe, imbécile semble intouchable.

Il se paye même le luxe d’être bi (nom et adjectif), comme son cousin scélérat :

Une loi scélérate ;
Les scélérats !

Des mesures imbéciles ;
Imbécile !

Non, pas vous.

Notons enfin le double l d’imbécillité. Suprême distinction qui n’a rien d’un caprice, ainsi que l’étymo va nous le révéler. Vous préviens, elle est à la hauteur de l’animal.

 

Souvenons-nous d’abord du « faible de nature » en vigueur jusqu’au XIXe siècle. Par extension, un imbécile n’a plus toutes ses facultés intellectuelles et dans la foulée, savez ce que c’est, devient – sens actuel – khôn comme une pelle.

Or dans les premiers dicos, imbécile s’écrit imbecille (le français a longtemps ete fache avec les accents et phriandt en consonnes). Fin XVIe, le « sexe imbecille » équivaut, évidemment, au « sexe faible » – expression tout aussi imbécile, s’ pas, filles du sexe féminin.

 

Mais zieutez le latin imbecillus, d’où tout déboula. Pourquoi « faiblard », à la fin ? Parce que l’imbécile n’a pas de bacillum (« bâton ») pour le soutenir. Avouez que ça vous coupe les pattes.

Pas pour rien si ces saloperies de bacilles ont la forme de bâtonnets. Nous les appelons bactéries à nos heures perdues à cause du grec ancien baktêria (« bâton pour la marche »), d’après l’étymon indo-européen bak- (« bâton, frapper ») qui nous vaut aussi la baguette. Magique !

 

Conclusion : celui qui veut frapper sur une batterie et oublie ses baguettes est un imbécile.

Merci de votre attention.

Non, pas vous.