Le centime fantôme

 

Parlons peu, parlons bien, parlons pèze. A quand remonte cette habitude de fixer les prix à 6,99 plutôt que 7 ? A l’invention du centime, probablement.
L’entubage perpétuel était né.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

6,99, c’est presque 7. Mais pas tout à fait. Le vendeur est donc perdant, et à supposer que sa camelote s’arrache à 699 exemplaires, c’est le prix de revient d’un article entier qui lui file sous le nez. Ça n’a l’air de rien comme ça mais à l’échelle industrielle, le manque à gagner commence à devenir conséquent.

Pourquoi donc s’abrutir de décimales, directement inférieures à leur unité chérie qui plus est ?

Parce que dans l’esprit tordu du concepteur de ce petit truc, si l’acheteur lit 6,99 sur l’étiquette, il ne s’embarrasse pas des centimes et ne retient que 6 c’est pas cher dis donc. Psychologique.
Evidemment, rapporté à de petites sommes, ç’a l’air mesquin. Mais faites le test avec 999 : un chèque à trois chiffres plutôt qu’à quatre, même le stylo fait ouf.

Sans compter qu’en rade de ferraille, l’acquisition de merdouilles supplémentaires (au moins 4) permettra d’arrondir le total et donc de faciliter la transaction. Râh elle est belle l’économie.

Client mouton ? Le bœuf intégral, vous voulez dire.

 

Pas partout, heureusement. Chez le maraîcher, on a gardé un bon fond : les victuailles valent 7 € le kilo (6,50 € dans les bons jours) et tout le monde est content.

 

Non mais z’imaginez le nombre de rouleaux de pièces de un alimentant les tiroirs-caisses de la contrée juste pour pouvoir rendre la monnaie ? Les centimes fantômes font au moins autant tourner le commerce que les presses de la Banque de France.
Laquelle serait bien inspirée de fondre une pièce de neuf, histoire de gagner du temps à la caisse.

Et le temps, c’est de l’argent.

Merci de votre attention.

 

Placement de bifteck

 

Pour éviter toute forme de publicité déguisée dans les fictions, le céhèssa exige depuis un certain nombre de berges qu’apparaisse la mention suivante à l’orée du générique :

Ce programme comporte du placement de produit.

Pfioû, ça va mieux en le disant.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

La pub s’affiche donc au grand jour mais sous un faux nom. Et comme un téléspectateur averti en vaut deux, il peut dorénavant s’amuser à repérer des marques auxquelles il n’aurait pas prêté la moindre attention. Chouette, non ?

 

Depuis qu’alléluia, les chaînes publiques sont tenues de jarreter toute réclame après 20h, elles ne se privent plus de recourir à cette parade déjà ancienne, en accord avec les marketeux. Les tunnels de pub bannis de l’antenne ? Il reste le subliminal. Attendu que ce qui se déroule à l’écran a l’air de se passer dans la vraie vie, dans laquelle on croise des marques à tous les carrefours (je positive), celles-ci peuvent bien s’immiscer dans le feutré. Ou façon concentré de tomates, dans des programmes courts de type « consomag » juste avant le film, ça on a le droit, ça ?

 

La presse papier délaye pour sa part avec du vocable à consonance journalistique. De pleines pages de publi-communiqués et autres actualités commerciales jouxtent l’info. Et pourquoi pas

scoops et dernières annonces

pendant qu’on y est ?

 

Voilà pour le côté non assumé. Pour être complet, faudrait aussi railler la peur d’être hors les clous qui, seule, peut expliquer des inutilités de la trempe de

fumer tue

ou de

suggestion de présentation

sur les emballages de victuailles…

 

Auteur de mentions obligatoires, un métier d’avenir.

Merci de votre attention.

Eliminer

 

Avant-propos : vous connaissez par cœur le sens d’une remarque liminaire, apposée au début d’un texte. Sans plus d’hésitation, vous situez le subliminal sous la crête de la conscience. Eliminer ne serait-il pas famille avec ceux-là, cette action de « foutre dehors » à coups de pied au derrière (ou de Vittel) ? Votre sens de l’observation vous honore.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Et à limen, le « seuil ».
Votre soif d’étymo (voire de Vittel) étant sans limite, petit récap.

Eliminer ne s’est frayé un chemin dans les dicos qu’en 1798, alors qu’on le repère dès 1495 dans son sens actuel s’il-vous-plaît. Comme si on ne voulait à aucun prix en entendre parler, du vilain.
Pourtant la langue latine n’a jamais fait mystère de son eliminare, « écarter, faire sortir », formé à partir de ex limine, « en dehors du limen » donc.

 

On ne va quand même pas rester bloqué au seuil, si ?
Pour le fabriquer, çiloui-là, il a suffi d’ajouter le suffixe –men (qu’on retrouve encore non dilué dans abdomen) à liare (« verser »). Et qu’est-ce qu’on obtient quand on verse par terre ? Une rigole, cette « frontière » ou limite qui court de traviole. On ne rigole pas, limen est le frère à peine caché de limus, « oblique ».

 

Il n’y a pas de honte à se faire éliminer, dans la vraie vie. Dans le poste cependant, les candidats malheureux ne se retrouvent pas seulement hors course mais humiliés, au vu et au su de toute la contrée (qui, avachie, en redemande).

Eliminez–moi ça du paysage. Loin de cette haine sordide, entamez plutôt les préliminaires avec votre partenaire de jeu.

Merci de votre attention.

 

A consommer avant le : voir sur le côté

 

Engueulades entre Lucette et Marcel, chantages de chiard allez allez c’est par ici le goret qu’on égorge on en profite : attractions fréquentes s’il en est. Moins cependant que le ballet vedette des grandes surfaces, lequel se déroule en silence au rayon alimentation. Il consiste à tourner chaque denrée dans tous les sens en quête de sa date de péremption, avec une frénésie rappelant le breakdance des faubourgs.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Sauf confiance aveugle dans l’approvisionnement de l’enseigne, voilà bien un manège auquel nous nous livrons tous jusqu’au dernier. Car ainsi que nous l’a appris la moman :

toujours vérifier jusqu’à quand ça va.

A ce compte-là, le jour des courses, partez en avance. Non à cause des bouchons : parce que vous perdrez plus de temps à écumer paquets, pots et bouteilles qu’à en emplir votre cabas.

Ça se goupille comme suit.
De prime abord, « à consommer de préférence avant le » semble indiquer que la fin du suspense est proche. Fausse joie. Deux points vous invitent ex abrupto à aller « voir sur le côté », « sur le couvercle », « sous l’emballage », « là-bas si j’y suis ». Votre front s’orne de la ride du lion, c’est alors que le jeu de piste commence.
Seuls ceux ayant l’arrière-train bordé de Barilla trouvent le Graal au premier coup d’œil.

Z’allez pas me dire qu’avec la robotique actuelle, personne n’est fichu de tatouer c’te date à l’endroit exact où elle devrait figurer ?

La Grosse Distribution, comme de juste, ne fait rien pour des prunes. Certainement a-t-elle ourdi ce plan machiavélique pour obliger le khônsommateur à longuement manipuler l’objet de sa convoitise. Précieuses secondes au cours desquelles les atomes font ami-ami, variante tiroir-caisse du contact physique comme emprise subliminale d’untel sur untel. Si bien qu’ayant enfin repéré l’ultimatum, nous n’osons plus reposer le produit sans un sentiment diffus de trahison.

 

Maintenant qu’on n’est plus dupe du procédé, prenons-le à la rigolade. « A consommer avant le : voir sur le côté » ne constitue-t-il pas une collision grammaticale comme on n’en voit plus depuis les surréalistes ? Mieux, les traductions pour l’export nous offrent le voyage :

da consumarsi preferibilmente entro,
best before end,

sans oublier l’inusable

ten minste houdbaar tot

probablement destiné au marché syldave…

Merci de votre attention.