Rescousse

 

Encore un mot qui clouera le bec de ceux qui pensent pouvoir se passer d’autrui en toutes circonstances. Seuls habilités à ne jamais prononcer rescousse : ermites, pompiers, personnes décédées.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

L’expression consacrée veut donc qu’en cas de danger on appelle quelqu’un « à la rescousse ». Si l’individu n’est pas physiquement présent, il est tout à fait possible de l’appeler au téléphone et à la rescousse. Le cumul se fait automatiquement.

Comme ça, à brûle-pourpoint, rescousse serait la petite sœur de secours que ça ne nous ferait point tomber à la renverse. Témoin l’angliche rescue, qui touche aux sauveteurs professionnels (tandis que nous autres venons à la rescousse de façon totalement désintéressée, that’s the difference).

Mais attention aux faux amis.

 

D’abord, rescousse a connu plusieurs variantes. Au nombre desquelles rescusse, rescosse, voire recousse (sous l’influence de recourir) : « action de reprendre qqch ou qqn enlevé de force ». En l’espèce, il s’agit tout khônnement du participe passé féminin substantivé de l’ancien verbe rescourre, « arracher, délivrer, reprendre » [son dû, donc].

On ne vous la fait pas, re- ne fait qu’intensifier escourre, « secouer, arracher, enlever, se détacher », calqué sur le latin excutere de même sens.
Et avec le radical cutere, on peut en voir du pays, dites donc : dis-cuter, per-cuter, con-cussion
D’ailleurs, il suffit de jouer avec les préfixes pour qu’apparaisse bientôt sous nos yeux ébahis succutere, « agiter, ébranler », précisément à l’origine de notre secouer.
Hein qu’elle secoue, cette étymo.

 

Puisqu’on en est à examiner cutere sus tutes les cutures, on tombe rapidos sur sa première version quatere, « trembler ». Aucune descendance probante ? Et casser alors (du frérot latin quassare) ? Sans oublier l’earthquake de nos amis grand-bretons, et crac !

The boucle is boucled : quand le tremblement de terre a tout cassé, appeler à la rescousse s’impose.

Merci de votre attention.

 

« Démoustiqueur »

 

Voilà un nom de super-héros comme on les aime. S’il ne garantit pas que l’héroïne succombe aux charmes de celui qui le porte, du moins son évocation suffit-elle à épouvanter les pompe-globules à trois rocades à la ronde.
Ce qui vaut déjà son pesant de gloire.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

C’est évidemment sur les bidons de liquide lave-glace que l’on voit fleurir la mention « démoustiqueur », surtout à la belle saison. Une enquête est en cours pour déterminer à quelle époque elle a bien pu apparaître. A fortiori sans que quiconque ne s’en offusque.
Est-ce à dire que, jusque-là, ces gros benêts de lave-glace ordinaires se contentaient d’évacuer à grandes eaux les cochoncetés de votre pare-brise sauf les moustiques ?

 

Considérons la fin tragique du moustique s’échouant à grande vitesse sur le plexiglas. Après l’acte de décès en bonne et due forme, vous conviendrez que n’importe quelle solution vendue sous le nom de « lave-glace » balaye tripes, boyaux et le reste du saint-frusquin en un temps record ?

 

La Grosse Distribution escompterait-elle nous faire croire qu’il y aurait sur le marché des lave-glace « démoustiqueurs » et d’autres non ? Ou nous prend-elle par les sentiments avec ce « démoustiquage », néologisme rageur s’il en est, jouant sur le principe du « ça va mieux en le disant » ?

Vivement les aspis « anti-acariens », qu’on se marre de plus belle.

Merci de votre attention.

 

Délivrer

 

Délivrer, l’inverse de livrer ? Vous délirez. Ne me dites pas que dé- serait privatif comme ceux de débarrasser ou de dépêcher ! D’ailleurs le fait qu’on ait formé délivrance (et non son corollaire « livrance ») plaide pour un verbe d’un seul tenant, pensez pas ? Epineuse question. Dépêchons-nous de nous en débarrasser.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Délivrer peut s’entendre de deux manières : celle, bien connue des super-héros, au moment de venir sauver quelqu’un des griffes de quelqu’un d’autre ; celle, bien connue des facteurs (costume différent) qui « délivrent le courrier ».

 

Quiconque a vécu en 1050 se souvient de l’adjectif delivre, « libéré (de) ».
Ah, on le subodorait depuis le début, il y a de la libération là-dessous. Deliberare, en latin d’Eglise, vient en effet du transparent liberare, en latin normal. Comme quoi les curetons ne sont jamais les derniers de- qu’il s’agit d’en rajouter une couche.

Parenthèse : ce deliberare aurait-il pas donné délibérer et, dans ce cas, quel rapport avec notre délivrer ? Aucun, messeigneurs : si délibérer signifie peu ou prou « prendre une décision en pesant le pour et le contre », c’est qu’il vient de librare (« peser, soupeser »), construit sur le substantif libra (anciennement libera), la « balance ». Une livre d’infos comme celle-là et on peut s’égayer tout un week-end.

 

Mais revenons à libre.
Coquins comme nous sommes, on en avait bricolé vers 1200 une première version, l’adjectif liure. On pige mieux maintenant le v de délivrer, n’est-il vrai ?
Libre a été intégralement pompé sur liber (latin, latin chéri), qui lui-même descend d’un ancêtre indo-européen commun, leudh-, littéralement « s’élever, grandir ». Et, au terme d’obscures circonvolutions, « peuple » en tant qu’assemblée d’hommes libres. Le Leute allemand lui doit une fière chandelle, au passage.

 

Mais l’heure tourne et on n’a toujours délivré aucun « courrier », avec ça.
Sens figuré remplaçable par « remettre », ce que certains expliquent en faisant l’analogie avec la remise des prisonniers délivrés.
Aux zautorités compétentes et contre signature, ça va de soi.

Merci de votre attention.