Face à quoi déclamer « to be or not to be » ?

 

Là est la question.
Car au moment d’attaquer la tirade, vous réalisez qu’il manque le crâne. Soit un plaisantin vous l’aura chouravé sans demander son reste, soit la mise en scène minimaliste ne prévoyait aucun accessoire.
Dans tous les cas, vous vous retrouvez marron, Gros-Jean comme devant, genuinely emmerded pour les puristes.

shakespeareComment le métaphysique apogée peut-il submerger la salle s’il repose sur votre seule interprétation flageolante ?

Tout n’est pas perdu. Vous qui avez brûlé les planches par les deux bouts savez tirer avantage de n’importe quelle situation. Sans qu’on subodore jamais la panique sous le vôtre, de crâne.

Improvisez avec ce qui vous tombe sous la main. Les meilleurs Hamlet ne sont-ils pas mitonnés avec les moyens du bord ?
Ce qu’un public non averti verra comme un pis-aller s’imposera comme un parti pris audacieux.

 

Or donc, quelle attitude adopter ?
Réagissez en prince du Danemark civilisé.
Plusieurs options s’offrent à vous :

 

♦  Ni tibia, ni coccyx, ni clavicule pétée n’égaleront la puissance évocatrice des orbites. Sortez du registre anatomique et recréez un néant tout à fait convaincant avec une vapoteuse, le vinyle d’un obscur yé-yé nippon ou la sortie de secours.

 

♦  Pour symboliser la volatilité de l’existence, brandissez donc le sauc’ qui vous suit depuis les loges.

 

♦  A propos, tout le premier rang admire goguenard le bout de gras resté coincé sous votre molaire gauche. Profitez-en pour envoyer le monologue dans les dents de votre brosse et de votre tube de Colgate.

 

♦  Adressez-vous à un spectateur au hasard, de préférence un peu décati pour rappeler le crâne. Ça lui apprendra à rire sous cape de vos gencives.

 

Flegme et dignité, montrez de quel bois vous vous chauffez.

 

Précipice

 

Alors que nous nous précipitons dans le précipice, que nous nous engouffrons dans le gouffre et que nous nous abîmons comme un seul homme dans l’abîme, il n’est jamais question de se « raviner » dans un ravin ou de se « canyonner » dans un canyon. Les gros viandages s’arrêtent donc – et c’est tant mieux – au bord du précipice.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Ceux qui ne sont pas sujets au vertige auront tout loisir de contempler à leur pied cette

anfractuosité du sol très profonde, aux flancs abrupts et escarpés.

A condition d’être né après 1520. Auparavant, precipice ou principice ne se disaient que d’un « lieu profond et escarpé », endossant éventuellement le sens figuré de « danger, désastre ».

 

Et pourquoi ? A cause du latin praecipitium, « chute d’un lieu élevé », d’après praecipitia, pluriel de praeceps. En dépiautant icelui, on constate que la « tête » caput se détache toute seule du préfixe. Point n’en sera-ce kaputt pour autant car il suffit de recoller les morceaux pour s’apercevoir que les concepts de praeceps et de « tête la première » ne font qu’un.

(Epargnons-nous ici la liste de tout ce que nous a transmis caput par capillarité, ça n’est pas capital pour la démonstration).

 

D’où, en effet, vous aviez raison, jetez-vous des fleurs, quelle clairvoyance, la gémellité certaine entre précipice et « se précipiter », alias foncer sans réfléchir.

A ne surtout pas faire avec précipiteux, ce vieil adjectif du temps de George Sand qui signifie selon le contexte « agissant avec précipitation » :

peut-être que j’ai été un peu trop précipiteux dans mes paroles

ou (c’était un piège) « en forme de précipice » :

une quantité d’arbres ornent ces bords précipiteux.

 

Notons enfin que précipice frôle le palindrome de deux lettres. Imaginez le gag si palindrome frôlait le précipice.

Merci de votre attention.

 

Ahuri

 

Le succès d’ahuri est tel qu’il se décline en deux versions (nom et adjectif). Un ahuri arbore un air ahuri 24h/24, étant tombé dans l’ahurissement quand il était petit.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Si l’on emploie volontiers ahurir au figuré :

jeter dans la stupéfaction, frapper d’étonnement,

le verbe signifie proprement

faire perdre la tête.

Vos vieux réflexes vous soufflent déjà la suite.
A- pour passer d’un état à un autre, -ir, infinitif, le tout emboîté à la hure du sanglier furetant dans les forêts gauloises. Obélix, quand tu nous tiens.
Ce que confirme l’ahuri de 1270 :

qui a une chevelure hérissée.

Comme qui, comme qui ? Sus scrofa, pour vous servir.

 

Hure, au même siècle, désigne ainsi la

tête hirsute d’une bête féroce.

Mais arrêtons-nous sur hirsute. Serait-ce pas la même racine (de cheveux) ? Et hair par la même occasion ?

En effet, on n’a pas donné un coup de peigne à hirsute depuis le latin hirsutus, qui rime avec Bluetooth (là n’est pas son moindre défaut). Hirsutus, irsu d’hirtus de même sens, descend de ghers-, l’indo-européen pour dire « dru » ou « se dresser, se hérisser » (tiens donc). Hair a poussé là-dessus, le doute n’est plus permis.

 

Notez que pour les premiers zacadémiciens, ahurir était familier comme l’est aujourd’hui ahuri. Ahurissant, non ?

Merci de votre attention.

 

Chef-d’oeuvre

 

Vous le prononcez « chédeuvre » mais il ne vous viendrait jamais à l’idée de l’écrire « chédeuvre ». Même en SMS, même au terme des plus insanes réformes de l’orthographe, ce chef-d’œuvre en périllll.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Trait d’union, apostrophe en embuscade, élision du f, e dans l’o, chef-d’œuvre a la classe absolue.
Œuvre y est pour beaucoup.
Passée par tous les stades embryonnaires possibles (« ovre », « oevre » voire « uevre »), elle descend en droite ligne du latin opera (ne vous rappelé-ce rien ?), pluriel d’opus (ne vous rappelé-ce rien ?) : « ouvrage, activité ». D’où opération, coopérer… Le même radical op- s’invite aussi tour à tour dans opulence, copie, copieux… issus de copia (« abondance »).
D’ailleurs le premier sens d’opus (« chose nécessaire, ce dont on a besoin ») nous hurle qu’ops n’est pas loin (« moyens, ressources, force, pouvoir »), lui-même vestige de l’indo-européen op- (« travailler »). Et hop ! Voilà pour œuvre.

 

Cependant, ne nous voilons pas la face : le charme ravageur de chef-d’œuvre tient avant tout à chef. ‘Tention, moins le zig « qui dirige, qui est en tête » que la « tête » elle-même. Sens de chef qu’on a légèrement perdu de vue si ce n’est dans couvre-chef, « de son propre chef », « au premier chef » ou en parlant des « chefs d’accusation » (points principaux sur lesquels elle repose). Sans oublier cette capitale locale qu’est le chef-lieu.

Justement, z’allez pas le croire mais chef et capitale, c’est comme qui dirait couvre-chef blanc et blanc couvre-chef. On ne rit pas, tout part de caput, dont on ne compte plus les dérivés en français. Allez, de tête : chapitre, cheptel, cheveu (via capillum mais les accointances avec chef sautent aux yeux), caporal, capitaine, « de pied en cap », chapeau, capuche et – last but not leastcappuccino (à cause de la touche finale mousseuse sur le dessus, what else ?).

 

Le chef-d’œuvre est donc une œuvre qu’on place en tête.
On en croise une première version, chief-d’œvre, en 1268 : « ouvrage capital que devait faire un apprenti pour être reçu maître dans son métier ». Et par extension, en 1508 : « ouvrage parfait ».

Que disait-on devant un chef-d’œuvre avant 1268 ? Y’avait pas de mot. Un peu comme maintenant.

Merci de votre attention.