Entériner

 

Quoique son fond et sa forme rappellent enterrer (notamment si avec Heidegger on pense hache de guerre), ce verbe épatant n’est utilisé qu’avec parcimonie. Et c’est dommage car on n’en saisit pas toujours le caractère entier.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Epatant disions-nous puisqu’au plus fort de la tempête, ses neuf lettres signifient à elles seules :

admettre comme fondée ou définitive une situation à laquelle on se soumet, sans la soumettre à un examen qui le cas échéant entraînerait son rejet ou son refus.

En d’autres termes, c’est bon, on va pas remettre ça sur le tapis, assez discutaillé, faut entériner tant pis.

 

Le damoiseau apparaît au XIIIe siècle au sens qu’on lui connaît bien de « ratifier » mais aussi (voir préambule) d’« accomplir entièrement ». Il a donc poussé sur l’adjectif entier dont enterin est l’ancêtre direct. Entéressant, non ? Surtout quand on sait que les graphies enterrin, enterrain, enterrein, entierein (ça d’vient bon), entrin et entrain se sont succédé au tableau. L’orthographe de dans le temps, c’est un peu comme la recette du pot-au-feu : une par famille.

 

Ingrédient de base : l’adjectif latin integer, qui s’est parfaitement intégré par ailleurs sous les traits d’intègre, qualité attendue de tous les cosignataires à Brest-Litovsk.
A l’inverse, se désintégrer, c’est ne plus être entier du tout, comme le pays en ruines le jour de l’armistice.

Intègre, lui, est « intact », en vertu du préfixe in- qui le prive du radical dérivé de tangere, « toucher » (tangible dans tangible), obtenu par frottement du vieil indo-européen tag- de même sens.

 

On vous arrête de suite : tango, nonobstant les contacts rapprochés entre les deux danseurs, viendrait d’un mot ibibio signifiant « danser ». Version non entérinée par le peuple ibibio, notez bien.

Merci de votre attention.

Publicités

S’enticher

 

Verbe de la bluette par excellence, s’enticher se dit de deux personnes que tout oppose, dont l’âge, la condition sociale, les passe-temps respectifs compromettent a priori l’union. Tel briscard s’entiche d’une jeunette, telle couguar d’un éphèbe : que n’entend-on pas dans les couloirs. La laideur d’un meuble dont la maîtresse de maison se serait entichée oblige même à changer de couloir, c’est dire.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Au XIIe siècle (éloignez les enfants), entechié signifie rien moins que « pourvu [d’une qualité ou d’un défaut] ». En 1539, le sens du participe est encore moins équivoque : « qui commence à se gâter [en parlant d’un fruit] » voire « corrompu par [un vice, de mauvaises opinions] ».

Car qui dit entechié dit teche, premier nom de tache, qui officiait alors humblement en tant que « marque distinctive ». En vieux français, on ne compte plus (les enfants, allez jouer ailleurs) les techier et tachier dans la conversation courante.
Certains y voient un emprunt au gothique taikns, « signe ». Tournés vers la Méditerranée, d’autres songent aux tardifs takka et tekka latins issus de taikns, bien que l’évolution sémantique de « signe » à « souillure », « marque sur la peau » ou « qualité (bonne ou mauvaise) » donne des boutons à beaucoup.

Tachier serait donc à rattachier plutôt au bas latin tagicare, rejeton de tangere, « toucher », plus particulièrement « en mouillant, en éclaboussant » (les enfants, ouste), la variante techier provenant de tigicare/tingere, « teindre ».

D’où l’expression consacrée :

– Et ta sœur ?
– Elle pisse bleu, t’as quelque chose à teindre ?

 

Enfin, si la route d’entechié a dévié vers entiché plutôt qu’entaché, sans doute le doit-on de manière subliminale à enticier, aïeul d’inciter. Toujours vicelards, les Zanglais utilisent encore to entice de même sens, tout droit venu d’intitiare forgé sur le titio latin (« tison ») dont nous jactâmes ici même.

Dans le fond, y’a pas de mal à s’enticher de s’enticher.

Merci de votre attention.

 

Impacter

 

Dans notre série « le sens des mots fuit comme d’une outre percée », il semble que les phrases froides [répétez ceci à toute blinde] des zéconomistes aient fini par impacter les nôtres. On connaît des quidams qui emploient couramment le verbe, dans des accès de cuistrerie dont seule l’administration régulière de pains dans la tronche garantit la guérison.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Impossible de trouver plus inodore et incolore qu’impacter. La mocheté ne se contente pas d’annuler et remplacer la locution « avoir un impact sur », qu’elle compacte (c’était le but). Elle parvient rien moins qu’à faire oublier la beauté marmoréenne d’impact. Plantez-vous devant ce mot terrible et mesurez le tour de force. On envie balisticiens et amoureux des cratères dont il était naguère l’apanage. Depuis l’apparition d’impacter sur le marché, on hésite entre rendre son sourire à la Lune ou ramener à la réalité, à raison de 9 mm par trou, les tristes sires cravatés.

 

L’Académie aussi a du chagrin :

Le substantif « impact », désignant le choc d’un projectile contre un corps, ou la trace, le trou qu’il laisse, ne peut s’employer figurément que pour évoquer un effet d’une grande violence. On ne saurait en faire un simple équivalent de « conséquence », « résultat » ou « influence ».

La chenue assemblée recommande donc affecter, dont la finale et le rythme ont sans doute grandement favorisé l’éclosion d’impacter.

Ecumons plus avant. Et toucher ? On l’a laissé tomber comme une vieille socquette, çiloui-là ! Pourtant Dieu sait si le verbe explose en bouche. Et, comme sa chèvre de remplaçant, recouvre divers degrés d’impact (« toucher superficiellement, en profondeur, de plein fouet… »).
D’ailleurs, de coucher à loucher en passant par doucher, les paronymes de toucher suscitent unanimement la sympathie, lors même qu’on peine à en trouver pour impacter. Tout juste songe-t-on à empaqueter et, néologisme pour néologisme, à « intacter ».
Outre vide.

Merci de votre attention.