Suréquipée

 

Les constructeurs automobiles pourraient se l’épargner, cette précision. Aucune chignole ne sort plus sous-équipée de l’usine. Ni même simplement équipée.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Sans toutes les options disponibles, point de salut ? Signe des temps, ou on ne s’y connaît plus. Car le propre de l’option est d’être en option, comme son nom l’indique. Si toutes les options sont « de série », relatif et absolu n’ont plus qu’à rentrer chez mémé. Suréquipée par rapport à quoi, du coup ? Les autres marques ? Il est à craindre qu’elles aussi subissent le suréquipement de rigueur.

 

Idem avec les téléphones. Ceux qui ne servent qu’à téléphoner sont devenus des pièces de musée. Mais avez-vous déjà utilisé toutes les applications d’un spécimen suréquipé ? Ou même la moitié ? Amusez-vous à recenser celles dont vous ignoriez jusqu’à l’existence – et à vous demander si ça vous empêchait de ronquer, tiens.

 

On murmure que les cuisinistes s’apprêteraient à suivre le mouvement. A l’heure qu’il est, nul doute qu’ils se creusent la soupière comme un seul homme pour vous persuader qu’une cuisine suréquipée est le secret du non-ratage de votre dinde aux marrons.

 

Comme on n’invente plus rien d’essentiel, on impose donc du superflu au gogo à longueur de temps, et dans un grand sourire.

Seulement le superflu commence tout doucettement à encombrer. Une déchetterie à chaque carrefour, un bureau des objets trouvés par mairie. Parce que nous paumons toujours tout ? Semons, plutôt. Manière inconsciente de se débarrasser du trop-plein. Cherchez pas, c’est que ça.

 

La supercherie n‘a qu’un temps. Si tout le monde se suréquipe, impossible de frimer au nez et à la barbe du voisin.
Restera plus qu’à tout miser sur le sous-équipé pour se démarquer.

Merci de votre attention.

surequipee

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Trop délire (j’hallucine grave)

 

L’époque du soc est révolue. A l’ère post-industrielle, délirer ne consiste plus à « sortir du lira » (sillon latin creusé par la charrue) mais bien à flirter avec la légalité, plus ou moins narquoisement :

On s’faisait un p’tchit délire tranquchille, t’ois…

T’ois le délire ?

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Attitudes irrationnelles (délire de persécution), divagations fiévreuses (délire tout court), delirium tremens où les chances du patient sont très minces de retrouver sa serrure, rien que de très commun pour la médecine. Hippocrate ce vieux grigou se retournerait dans sa tombe s’il assistait à nos délires généralisés.

D’abord liesse (une foule en délire), puis aberration dûment constatée (« c’est du délire »), le terme recouvre désormais toute bravade bête et méchante (exemple liminaire) et la franche rigolade qui s’ensuit (« top délire »).
De l’excès érigé en règle !

Au comble de la dénégation acnéique :

Mais trop pas !

… passe encore.
Mais à force d’émotions surjouées façon sitcom, on voit se réduire à peau de zob la sincérité de nos contemporains. Si tout est « génial » et même « trop génial », que dire de ce qui relève vraiment du génie ? Voilà donc l’anodin paré des atours outranciers du délire. Lequel se saborde au point de ne plus signifier que « longueur d’onde » :

On n’était pas vraiment dans le même délire.

Même trip pour trip.

Autre syndrome devenu banal, l’hallucination collective n’épargne plus personne.
On qualifie enfin, non plus une tumeur, infection ou toute autre saloperie mais quelqu’un de grave, voire « grave de chez grave » si le cas est incurable.

Ainsi va la langue : certains mots semblent voués tôt ou tard à des acceptions pour le moins délirantes.

Merci de votre attention.