Comment faire avouer à un magicien qu’il n’est pas magicien ?

 

Vous savez qu’il y a un truc. Et lui sait que vous le savez.
Ça ne l’empêche pas de passer consciencieusement les mains au-dessus de son attirail pour prouver qu’il n’est pas truqué.

Comme tous les moutons dans la salle, vous vous faites à cette idée. Mais votre for intérieur, toujours alerte, aura rectifié pour vous : ce n’est pas truqué à cet endroit-là.

A vrai dire, ce que vous trouvez fortiche est moins le tour en lui-même que la dissimulation du mécanisme. Si bien qu’à cet instant, vous assistez à tout sauf de la magie. A moins de considérer comme « magique » ce qui relève de l’inexpliqué. Auquel cas la khônnerie en tant que forme ultime de sorcellerie est promise à un bel avenir.

Votre « magicien » lui-même est certainement un peu atteint. Il lui suffirait de dévoiler ses trucs moyennant double tarif pour se changer les khôuilles en or – et ce ne serait toujours pas de la magie.

 

Publicité mensongère, donc. « Illusionniste » serait plus juste. Ou « prestidigitateur » à la rigueur, dont l’assonance rappelle celle d’abracadabra et qui, étymologiquement, vante simplement un individu preste de ses doigts.

 

Or donc, quelle attitude adopter ?
Réagissez en cartésien civilisé.
Plusieurs options s’offrent à vous :

 

♦  Lorsque le « magicien » vous demande de choisir une carte, prétextez une phobie des cartes. Toujours plus rationnel que de jouer aux devinettes.

 

♦  Au moment de couper l’assistante en deux, exigez que la manœuvre soit exécutée hors de la boîte, afin de bien prouver que la scie n’est pas truquée.

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♦  En coulisse, remplacez les colombes par des lapins. Ceux de départ, changés en d’autres lapins, apporteront une dimension tout aussi poétique (sinon plus) que l’oiseau de paix.

 

♦  Depuis Houdini, se défaire de ses chaînes en milieu hostile n’est qu’une formalité. Mettez le « magicien » à l’épreuve en l’encerclant de khôns de compétition dont il devra se débattre. Laissez-lui le temps qu’il faudra.

 

Flegme et dignité, montrez de quel bois vous vous chauffez.

 

Epépé

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Epépé, de Ferenc Karinthy Editions Zulma

Hep ! hep ! hep !
Souffrez qu’on vous rattrape par le colbac : vous passiez à côté d’un chef-d’œuvre. ‘Tention, le dur de dur, le vrai de vrai, que seul un cercle ridiculement restreint d’initiés qualifie de « culte ». Ecrit en 1970 par Ferenc Karinthy, inconnu au bataillon, Epépé paraît chez un obscur éditeur, Zulma, qui signe d’un Z laconique. Ajoutez à ça la nationalité hongroise de l’auteur, le découragement poindrait quasi. Hongrois, pas coréen, fuyez pas. Mais surtout journaliste, dramaturge, traducteur de Molière et champion de water-polo, voyez qu’il y a de la matière.

Sachez aussi que son précédent éditeur en France rachète les droits du roman chaque fois qu’il change de crèmerie. Pas à mettre entre toutes les mains, z’êtes prévenus. Sans jouer aux comparaisons hasardeuses, Epépé secoue façon Kafka : il y a un avant et un après.

Mais que raconté-ce ?

Très simple : croyant s’être envolé pour Helsinki, un type se rend compte qu’il atterrit dans une grande ville d’un pays indéterminé et indéfinissable, dont il ne comprend pas la langue, ni l’alphabet.
Personne ne peut l’aider en quoi que ce soit.
Et personne ne le cherche.

Sueur froide subsidiaire : le héros (le mot n’est pas trop fort, vu les nerfs qu’il faut) est un linguiste patenté (ce qui ne manquera pas de vous plaire, les gugusses). Sauf qu’évidemment, les sabirs qu’il connaît ne lui sont d’aucune utilité dans ce vase clos, hors de toute science-fiction et d’autant plus malaisé à situer…

L’argument fait penser à un mauvais rêve. L’écriture aussi, c’est là le trait de génie du gars Ferenc. Les choses arrivent et on ne s’étonne pas qu’elles arrivent. Ton neutre (et glaçant) du présent de l’indicatif. Aucun procédé stylistique, ou alors l’air de rien, comme cette splendide mise en abyme : un match auquel assiste la foule en furie (fait pas bon être agoraphobe dans Epépé) et dont sort vainqueur celui qui parvient à franchir l’obstacle en bout de stade avant que la masse ne fonde sur lui…

 

Sauvageons de passage, reconsidérez l’expression « truc de ouf », il y va de votre crédibilité.
Car l’identification est dévastatrice : on est coincé avec le héros dans sa chambre d’hôtel, dont même le numéro semble hostile. Seule la fille de l’ascenseur éveille une lueur d’espoir.
Comment tout ça va-t-il finir ? (… à vrai dire, on en est là de la lecture alors chut).