« Le barde »

De même qu’y’a toujours un gratteux, il se trouve invariablement un journaleux pour qualifier de « barde » un chanteur muni d’une guitare et trouver cet anachronisme du dernier chic.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Un synonyme de Cabrel ? Fin du fin : « le barde d’Astaffort ». Le scribe du dimanche au moins, c’est pas l’originalité qui l’étouffe. Le chanteur viendrait des Causses qu’il se serait fait introniser « barde des hauts plateaux », pouvez être sûr.

 

Et pourquoi pas ménestrel, pour changer ? Ou aède, ou troubadour ?
C’étions pas les vieux vocables qui manquent pour épicer la sauce. Et accessoirement, flatter la culture générale du lecteur.

Sur cette lancée, pourquoi ne pas s’attaquer aux autres corps de métier (qui nous ont rien fait non plus mais faut bien jeter son dévolu sur quelque chose) ?

Restaurateur = tavernier.
Chauffeur = cocher.
Pape = souverain pontife. Ah on peut déconner comme ça encore longtemps.

 

Pourquoi « le barde » a-t-il plus qu’un autre les honneurs du radotage papier de la presse ?

Mais, par Toutatis, à cause d’Astérix. Le regain de popularité du terme naît sans aucun doute dans le village gaulois. Dont le barde, faut-il le rappeler, est Assurancetourix ; antimodèle de barde s’il en est.

Or, quand un plumitif bombarde barde un interprète quelconque, l’expression se veut flatteuse, c’est ça qu’est fou.

 

Faut-il que cette figure solitaire et légèrement mystérieuse nous fascine pour qu’on la convoque à tout bout de chant ! D’ailleurs pendant ce temps-là, le « chanteur » fait grise mine.
Comment l’appellera-t-on, çiloui-là, au XLIe siècle ?

Merci de votre attention.

 

Amputation par les ondes

 

Faut-il que la moutonnerie nous mène par le bout du nez pour que nous nous accommodions de cette pratique des programmateurs radio, nulle part inscrite dans le marbre mais systématique : couper la fin d’une chanson par un jingle ou du blabla maison. C’est inepte, scandaleux, et pour tout dire,

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Imaginez qu’au cinéma, l’on vous prive du dernier plan du film en rallumant la salle ? Coït interrompu, frustration, meurtre. Ah ben faudra pas faire les étonnés.
Quelle sombre urgence peut bien pousser l’animateur, en principe respectueux de son public, à reprendre la parole parfois en plein milieu d’un refrain ? Alors quoi ? Serait-on aux pièces ? A supposer que le temps presse, pourquoi ne pas choisir, au dernier moment, une ritournelle plus courte mais en entier, rien qu’une fois ?

 

Si cet ignominieux stratagème nous est infligé à longueur d’antenne, c’est sans doute à l’origine pour éviter qu’un auditeur assez khouillon malintentionné n’enregistre l’œuvre et ne la duplique à des fins mercantiles.
Mais, si tout le début est déjà gâché par de la parlotte (la régie ayant pour consigne d’envoyer le disque annoncé concomitamment au micro), le profiteur en question ne pourra jamais l’écouler, sa copie ! En vertu de quoi, autant laisser pisser jusqu’au terme, non ?

 

Au-delà du foutage de gueule pour celui qui écoute, c’est nier le travail de celui qui écrit. Et dont le bébé, même s’il n’est pas toujours le plus beau, a été conçu pour être ouï de bout en bout (sans compter que tout l’intérêt peut justement résider dans le finale parfois grandiose).
A moins que les instances radiophoniques ici-bas ne diffusent des chansons dans le seul but de meubler ? Allons bon.

Merci de votre attention.

 

Reprendre c’est voler

 

Les albums de reprises ont au moins cette vertu d’être impitoyables pour les « artistes » invités ne valant pas tripette par ailleurs. Hein ! On n’est jamais déçu du résultat : pendant que nos chaussettes se barrent en trombe en faisant « kaï ! kaï ! », le dinosaure dont c’est l’hommage se retourne dans sa tombe à coups de triples axels.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Par exemple, Les oiseaux de passage, sorti en l’honneur de Brassens en 2011, aligne Yann Tiersen, Arthur H, Tarmac, Miossec, Les Têtes Raides, Saez… On en oublie un peu sur les bords, du gratin comme ça, ce serait dommage de s’en priver.
Ça loupe pas. La plupart de ces zozos se donnent le mot pour massacrer non seulement la lettre :

Un p’tit coin d’parapluie pour un coin d’paradis…

(pour pour contre, en quel honneur ? mystère)
… mais aussi l’esprit du grand Georges.
Gants, masque, pincettes, auscultons La Ballade des gens qui sont nés quelque part, par Tarmac (ex-Louise Attaque). Vous vous souvenez de Louise Attaque ? ‘Tention va falloir serrer les dents :

Ji voudrrais qui ti té raméééénes au vâânt…

Sont pas bégueules à la Sacem. En l’espèce, ceux-là te me trouvent le moyen d’évacuer la mélodie, de refourguer leur « harmonie » maison (tout en quintes, se sont arrêtés à la quinte) puis, dans un dernier sursaut d’impuissance, de ne ressusciter l’air qu’à moitié vers la fin.
Y’a d’autres métiers sinon.

Bon ben pour les cas désespérés, à quand un permis de reprise ? A n’accorder qu’avec parcimonie, s’entend, les élèves surpassant le maître se comptent sur les doigts d’une paluche. Rares sont les Crosby, Stills & Nash à avoir fait leur un Beatlesque Blackbird au point d’instiller le doute quant à la paternité du bijou. Pour parvenir à ce tour de force, encore faut-il savoir écrire soi-même et pousser la chansonnette, histoire de s’imprégner de la sève d’origine pour en bouturer un rameau unique.
Bref, piger un peu comment marche une chanson.

 

Les albums de reprises partent d’un bon sentiment. Dommage qu’on s’y foute un peu trop ouvertement de notre gueule.
Pourquoi confier des perles à des butors qui manifestement ne les sifflent pas sous la douche ?

Merci de votre attention.

C’est une chanson qui nous ressemble

 

Thelonious Monk à l’arrêt de bus. Hot stuff au guichet façon Full Monty. Le petit bonhomme en mousse en plein conseil d’administration. On est bien peu de chose. Face aux chansons crampon qui s’agrippent telles des bouchots à leur rocher, ne pas céder à l’énervement. Et surtout, ne pas chercher à comprendre.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Le mode opératoire est pourtant connu : avant d’attaquer, la chanson crampon repère toujours l’instant propice où l’esprit vagabonde. Ma préférence va, et de loin, à la chanson d’aspirateur. J’en vois qui acquiescent, on en a tous des dizaines. Y a-t-il rien de plus jouissif que de braver à tue-tête le sourd continuo de la bête ? Essayez, zhommes qui n’en branlez jamais une, vous m’en direz des nouvelles.

Poussez même l’expérience plus avant en vous écoutant faire : la chanson n’arrive jamais à son terme. Au contraire ! Ce n’est qu’un extrait, un seul vers parfois, qui passe par vous en boucle. Ou plutôt une image mentale de l’œuvrette dans sa globalité, orchestration comprise, encapsulée dans ce riquiqui passage.

Singularité de l’escarbille, délectation du disque rayé !

Et plus le leitmotiv paraît incongru, plus il surgit sans crier gare. D’ailleurs personne n’est de taille à lutter, chut ! c’est l’inconscient qui cause, le libre-arbitre n’a plus qu’à raser les murs. La preuve, c’est que la chanson fond sur sa proie sans nécessairement que celle-ci y ait été exposée, ni le jour J, ni les précédents…

Notez toutefois qu’entre la partition que vous souffle votre for intérieur et vos pensées les plus enfouies, l’écho reste suffisamment lointain pour ne pas vous compromettre. Ça est drôlement bien foutu.

 

Il me souvient d’un damoiseau ayant eu vaguement dans le viseur une certaine Elisabeth. En ce temps-là faisait rage sur les ondes un tube dont le refrain scandait :

Everyday is a winding road
I get a little bit closer

Que croyez-vous qu’il advînt ? On fit remarquer au jouvenceau, que l’air lancinait, le cousinage cocasse entre

I get a little bit closer

et

I get Elisabeth closer…

La fille disparut aussitôt qu’elle était venue ; Sheryl Crow, elle, demeure.

Merci de votre attention.

 

Maintenant

 

Dieu, les zanges et autres animalcules, s’ils ont la moindre chance d’exister, se sont à l’évidence penchés sur le berceau de notre langue. Songez avec quelle délicatesse le français a fignolé maintenant, quand les sabirs limitrophes se contentent encore de now, nu, nun aussi consanguins que pisse-petit.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Il en va des mots comme des gens : on ne les regarde plus, à force de les avoir sous le pif. La singulière majesté de maintenant crève pourtant les yeux depuis 1135. S’agit-il tout bonnement du participe présent de maintenir ? Je veux mon neveu. Quel rapport avec , tout de suite ? Minute papillon. Après quoi, les expressions périmées, basta, nom d’une pipe en bois.

C’est en toute logique qu’à l’époque, nous adoptâmes le gérondif de « manu tenere » (maintenir, littéralement « tenir en main ») pour indiquer soit un laps de temps (celui où l’on « tient quelque chose dans la main »), soit, vu la fugacité du laps, une « étroite proximité » entre la paluche et l’objet maintenu. D’où la « promptitude » et la « proximité temporelle » qu’on retrouve encore dans les locutions de sens voisin « en un tour de main » ou « séance tenante », les aminches.

 

Ironie de l’histoire, si le latin nous a légué le verbe maintenir, on lui doit aussi le nunc (« hic et nunc ») annonciateur des adverbes pas de chez nous susnommés.
A leur décharge, ceux-ci tiennent sans effort dans la main tandis que nos éclopés « mainenant » et « mainant » courent les rues. On ne peut pas tout avoir.

Merci de votre attention.