Dévaliser

 

Certains mots se fondent si bien dans le paysage qu’on ne s’étonne jamais de leur présence. Dévaliser, par exemple. Quelqu’un aurait-il une explication ?

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Allez savoir pourquoi, dévaliser signifie peu ou prou « tout piquer ». Or, on a beau se creuser la soupière jusqu’à l’os, le rapport entre dévaliser et valise demeure aussi obscur que l’intérieur de ladite.

Avaliser, au moins, c’est donner son aval. Face à lui, dévaliser ne peut rivaliser : aucun « déval » connu à l’horizon. Dès lors, pas d’autre choix que de se tourner vers valise.
Mais dans ce cas, le verbe ne devrait-il pas s’appliquer qu’aux seuls commerces de valises ? A moins qu’au fil des capillotractions sémantiques, dévaliser ne soit devenu l’équivalent de « tout emporter dans des valises » ? Ou de « détrousser quelqu’un au point qu’il ne puisse même plus plier bagage » ?

 

Tiens ben détrousser, encore un antonyme qui résiste à l’analyse. Si on ignore que trousseau désigne la garde-robe d’une jeune mariée, pourquoi le souffre-douleur se voit-il privé de sa trousse par ses camarades de classe détrousseurs ?

 

Idem pour dévaler. Avaler, au moins, c’est avaler. Face à lui, dévaler doit ravaler sa fierté. En voilà un qui va tellement de pair avec le concept de « marches quatre à quatre » qu’il semble descendre de nulle part. En tout cas pas du val, dont la pente entraînerait une vitesse incontrôlable. Si le but est d’arriver entier en bas de la vallée, on y avancerait plutôt d’un pas circonspect, et de biais. A moins que des marches creusées dans la roche ne permettent une progression pépère qui contredit en tout point le sens dévolu à dévaler.

Tiens ben dévolu, encore un participe tombé d’on ne sait où. « Dévoluer » ? « Dévoudre » ? Certainement pas dévouer, puisque dévoué seul lui est dévoué.

 

Arrêtons de tout dévoyer.

Merci de votre attention.

 

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Exit brexit

 

Pas question de tremper ne serait-ce qu’un orteil dans l’actualité, ce bruit aussi insignifiant qu’éphémère. Sauf quand celle-ci nous excite la glande indignale. Ou plutôt nous l’exit.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Quand l’UE se tâtait dernièrement sur l’avenir de la Grèce en son sein, les médias, que ce début de phrase interminable insupportait, sautèrent sur l’occasion pour fabriquer « grexit ». Mot-valise expliqué aux neuneus : Grecs + exit.
Vocable à faire rougir de honte les locuteurs normaux comme vous et moi mais c’est étudié pour, ainsi, pas touche.

En sus d’une crise sans nom, les principaux intéressés durent donc subir ce néologisme à la khôn, impersonnel et exportable dans les mêmes proportions.

Pendant ce temps-là, on faisait le dos rond.

 

Mais à peine le mot chut-il aux oubliettes que surgit la perspective d’un « brexit » de l’autre côté de la Mancha. Pas moyen d’avoir la paix cinq minutes.
Ce coup-ci, comme ce sont les Britanniques qui menacent de filer à l’anglaise, on comprend que ce nouvel avatar est le frangin de l’autre. Il faut déjà tendre les écoutilles pour ne pas les confondre.
Même combine : british fondu dans exit. Mais sentez comme la rime s’appauvrit ?

« Grexit » ne cassait pas des briques, « brexit » perd encore en pertinence. A ce train-là, si les Belges nous lâchent, « bexit ». Le Luxembourg, « luxit ». Lumineux.

 

Au fait, comment prononce-t-on exit seul ? Comme exister. Or, précédé d’un nom de pays, sa sonorité se durcit, on ne saurait expliquer pourquoi. C’est dire l’étendue du ridicule.

 

De même qu’Angolagate ou Monicagate sont de piètres resucées du Watergate (encore un truc dont les journaleux moutons sont fiers comme Artaban), le procédé se saborde lui-même.

 

Pourvu que la patrie tienne le coup, les cocos. Sans ça, c’est un « frexit » qui nous pend au nez. Si vous êtes né sous un autre drapeau, appliquez-le au vôtre, rigolade garantie. Quoique dans le cas de l’Ecosse, l’éventualité de faire pipi dans sa culotte soit assez faible.

Merci de votre attention.

 

Cerne

 

Et en quoi l’étymo de cerne me concerne ?

Vous fatiguez pas, la réponse est dans la question.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

La langue est ainsi faite que la descendance d’un seul de ses enfants s’éparpille à telle allure qu’il faut être douze pour courir derrière. L’occasion de se concerter sur les recherches avant de tomber d’accord.
Et voyez comme l’étymo est fendarde : si cet accord est le sens premier du mot concert, le con-certare latin signifiait en fait se « disputer avec ». Et ce à cause du radical formé sur certus, participe hérité de cernere : « diviser, décider ». Certes, pour conclure une affaire, vaut mieux trancher dans le vif.

Mais de nos jours, cerner quelqu’un, c’est saisir l’ensemble de sa personnalité. Cerner = « entourer ». Comme « entourer » = cercler, on a tôt fait de mettre cerne et cercle dans le même panier rond. Equation séduisante mais hasardeuse.
Pardon de vous le balancer tout de go mais cercle est d’une autre lignée : cerceau, circuler, circonscrire et tout ce qui tourne autour.
Souvenez-vous (même si ça date) du mot illustre de César :

panem et circenses,

« du pain et des jeux [du cirque] », censés suffire au bonheur du peuple. Visionnaire, le Jules.
Là où ça se complique, c’est que le mot latin pour cerne (circinus) est, lui, le petit frangin du circus bien connu. Z’auraient fait la piste carrée qu’on ne serait même pas là à discuter.

 

La cerne, le cerneau de noix et toutes ces petites choses chiantes courbées ont donc peu de rapport avec la « séparation » inhérente au cerner originel. Laquelle est déjà à l’œuvre dans l’indo-européen krei-, qui a valu au grec ancien krinein (« séparer, trier, trancher »).
De sorte que critiquer chaque décision en temps de crise, c’est ajouter de la « division » à la « division », les enfants.

D’ailleurs, les cousins de cerner portent tous la marque d’un choix : décerner (« décider » qu’untel l’aura, le « distinguer » donc), discerner (« distinguer » toujours mais dans la pénombre) et même l’éclatant discriminer.

Conclusion : y’a cerner et cerné.

Merci de votre attention.