De long en large

 

Les khônnards du dessus marchent de long en large.

Passionnante locution qui ne laisse pas d’intriguer les grammairiens, surtout ceux qui vivent en appartement.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

De but en blanc, certains considèrent long et large comme des noms masculins. Et fourrent « de long en large » dans le même sac que « de tout son long » voire « tout du long ». On frôle l’acquiescement si l’on pense à « de gauche à droite », sous-entendu « de la gauche vers la droite » : substantifs indiscutables (marche aussi avec « de droite à gauche »).

Mais comparez à « de bas en haut » : certes « du bas vers le haut » mais surtout « d’ici à ici ». Bas et haut y font la paire en tant qu’adverbes, comme dans « tomber bien bas », « tomber de haut » et autres joies de l’existence.

« De long en large » ? Locution adverbiale dans toute sa splendeur, voilà sa nature profonde.

D’ailleurs si long était un nom, large suivrait sans moufter. Or « le large » n’existe guère que chez les marins pour désigner la haute mer et les dégobillages y afférents le long de la coque.

 

De surcroît, que signifie cette expression si balaise ?

Alternativement en longueur et en largeur et, plus généralement, dans tous les sens.

« De long en large » entraîne donc « en travers » dans sa course, en coupant par l’hypoténuse.

 

C’est pas le tout de faire les cent pas, encore faut-il aérer.
Fenêtre « grande ouverte » ? Vous n’y pensez pas. Grand a lui aussi valeur d’adverbe, on vient de vous le dire en long et en large pourtant :

Ouvre grand la bouche.

Idem avec petit à petit (l’oiseau fait pipi).

Merci de votre attention.

 

belle-de-jour

Eboueur

 

Mesurez bien avec quel respect nous, peuple de fins lettrés, appelons les gars chargés de ramasser nos poubelles. Laissez donc « poubelleurs » aux béotiens et à ceux qui bazardent leurs ordures en vrac sans faire de sac (par métonymie : « ordures »).

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Ainsi, tout comme le pompier, l’éboueur a droit à son petit nom légèrement suranné. Car quand on y pense, le « poubelleur » honni plus haut aurait mieux épousé l’idée, s’il n’avait été si moche. Littéralement en effet, l’éboueur n’enlève que la boue des rues, depuis 1870. Le hic, c’est que l’arrêté du préfet Poubelle ne date que de 1883. Bouh on a échappé à « poubelleur » de peu dites donc.

On se souvient encore de l’explicite boueux, déformation populaire maintenant inusitée de notre éboueur. Il faut croire que nous autres aimons trop nous ébrouer dans la boue, au point de s’y livrer combat ou de s’en faire des bains. C’est peut-être un détail mais il paraît même qu’on jouait du piano de boue autrefois (du temps où on ne craignait pas l’humour vaseux).

Mais d’où vient toute cette boue ? Selon toute vraisemblance du gallois baw (« fange, saleté ») via le gaulois bawa puis, fin XIIe siècle, le françois boe (« terre, poussière détrempée »).
Formulons l’hypothèse que le mot gallois et notre bêêê de dégoût ont plus qu’une lointaine parenté.

 

Et puisque personne ne s’y colle, voilà l’occase rêvée de vous entretenir du mot boulibatch, lequel brille par une absence aussi navrante qu’inexpliquée dans tous les dicos de France et de Navarre. On le préfère, et de loin, à son équivalent gadoue, par trop sage. Non seulement parce que ce terme régional est cher à notre cœur mais parce qu’objectivement, il cause davantage à l’esprit. Qu’on en juge : hermaphrodisme solide/liquide, agglomérat informe, glissade et éclaboussures contenues dans la sonorité… La boulibatch est à la boue ce que Deneuve fut à la Femme : un genre de perfection.

Merci de votre attention.