Bastingage

 

Tel camembert, bastingage donne l’impression d’un monolithe traversant les courants contre vents et marées. A ceci près qu’il ne coule pas.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

L’on s’appuie au bastingage (ou l’on s’y accoude, pour les plus téméraires) pour éviter de passer par-dessus bord. Car nous sommes sur un bateau, au même titre que le pont a son parapet ; en conséquence de quoi gare à vos pompes.

Détail amusant : bastingage-bateau, balustrade-balcon, parapet-pont, rambarde-route. Sans oublier trottoir-tarte, loi-liberté… On peut aller loin comme ça. A condition de n’emmouscailler personne, dites.

bastingage2

Bastingage résulte de bastinguer, sorti des eaux en 1634 : « munir de bastingues »,

bandes d’étoffe ou de toile matelassée ou filets tendus autour du plat-bord d’un vaisseau de guerre pour servir d’abri aux matelots.

Bastingues montées (parce qu’on peut pas vous faire confiance) sur le provençal bastengo, femelle de bastenc, « cordage de sparterie », lui-même tiré du verbe provençal basti, « bâtir », plus particulièrement en « tissant », comme le suggère son aïeul bastir de même sens.
Il est vrai que des formes bâties sur bâtir, on en croise pour ainsi dire à chaque bastide dans la région. Mais même au-delà. Prenez la Bastille, par exemple. On peut pousser jusqu’à Bastia comme ça. A condition de n’emmouscailler personne, dites.

 

Rappelons que du temps où nous n’avions pas encore attaqué les maillages plus costauds du genre bastion ou bâtiment, bastir équivalait à « coudre à grands points ». Il faut en blâmer le bas francique bastjan, « nouer avec des morceaux d’écorce » ou de basta, « fil de chanvre ».
A l’heure où vous lisez cette phrase, l’« écorce » des Pays-Bas se dit encore bast. Sans causer de Bast, le « raphia » teuton.

 

Basta cosi.

Merci de votre attention.

 

De long en large

 

Les khônnards du dessus marchent de long en large.

Passionnante locution qui ne laisse pas d’intriguer les grammairiens, surtout ceux qui vivent en appartement.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

De but en blanc, certains considèrent long et large comme des noms masculins. Et fourrent « de long en large » dans le même sac que « de tout son long » voire « tout du long ». On frôle l’acquiescement si l’on pense à « de gauche à droite », sous-entendu « de la gauche vers la droite » : substantifs indiscutables (marche aussi avec « de droite à gauche »).

Mais comparez à « de bas en haut » : certes « du bas vers le haut » mais surtout « d’ici à ici ». Bas et haut y font la paire en tant qu’adverbes, comme dans « tomber bien bas », « tomber de haut » et autres joies de l’existence.

« De long en large » ? Locution adverbiale dans toute sa splendeur, voilà sa nature profonde.

D’ailleurs si long était un nom, large suivrait sans moufter. Or « le large » n’existe guère que chez les marins pour désigner la haute mer et les dégobillages y afférents le long de la coque.

 

De surcroît, que signifie cette expression si balaise ?

Alternativement en longueur et en largeur et, plus généralement, dans tous les sens.

« De long en large » entraîne donc « en travers » dans sa course, en coupant par l’hypoténuse.

 

C’est pas le tout de faire les cent pas, encore faut-il aérer.
Fenêtre « grande ouverte » ? Vous n’y pensez pas. Grand a lui aussi valeur d’adverbe, on vient de vous le dire en long et en large pourtant :

Ouvre grand la bouche.

Idem avec petit à petit (l’oiseau fait pipi).

Merci de votre attention.

 

Dégueulasse

 

La langue exigeait un terme plus fort qu’immangeable, immonde, cloacal, dégoûtant et plus globalement caca. C’est alors que dégueulasse apparut.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Observons déjà comment son sens figuré, qui pose un jugement moral, dérive du propre, qui désigne du sale.
Notons ensuite (toujours à distance afin de ne pas nous dégueulasser) que sa finale est peu courante. Au rayon épithètes, elle ne brille guère que dans fadasse et au sein de tonalités tout sauf jouasses telles que marronnasse. Cette valeur dépréciative touche surtout les substantifs (mille pardons, filles du sexe féminin) : connasse, blondasse, pétasse, grognasse, radasse, pouffiasse et j’en passe. Quant à cette bonne vieille relavasse, elle rappelle ce que dégueulasse doit aux eaux usées.

 

On suffixe on suffixe mais n’oublions pas qu’au cœur de dégueulasse (né dégueulas en 1867) se trouve dégueuler, littéralement « évacuer par la gueule ». Notamment son quatre-heures mais aussi des paroles, fut un temps (desgueuller, 1482).

Gueule, tiens, voilà un mot qui en a !

Mais merde mystère, pourquoi une telle étanchéité entre le nom scientifique ou familier, selon qu’on parle de la « bouche » d’une bête ou de la nôtre ? L’homme n’est-il pas pourtant le plus dég, le plus dégueu, le plus dégueulasse représentant du règne animal ?

Assez gueulé. En vieux françois, gueule remonte au Xe siècle (gola, talonné par gole et goule). La version définitive pointe le bout de son museau en 1176 en tant qu’« ouverture béante ».
Elle déboule du latin gula, « œsophage, gosier, gorge, bouche » et par extension « gourmandise ». D’où glouton, engloutir, déglutir et même « la goualante du pauvre Jean » chantée par Piaf.

 

Mais n’oubliez pas, tout ça est pure onomatopée ! Depuis l’indo-européen gwele- en effet, « avaler » s’exprime en « glups », où qu’on soit. Et quiconque boit goulûment au goulot fera de gros glouglous.

Ça n’a rien de dégueulasse, c’est la nature.

Merci de votre attention.