« Aujord’hui »

 

Il y avait longtemps qu’on n’avait joué les orthophonistes. Aujourd’hui : « aujord’hui ».

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Pourquoi 220 millions de bouches francophones ne peuvent-elles réprimer ce o à la place du ou ?
Contrairement à d’autres mystères phonétiques, les raisons sont cette fois enfouies plus profond qu’il n’y paraît.

Si, en effet, nous tordons ainsi aujourd’hui à nos quatre volontés, c’est que, hop hop hop, nous négligeons l’instant présent pour nous projeter à demain (ou, tel Paulo, soupirer sur hier). Alors que l’oiseau s’échappe à minuit, après les douze coups, paradoxalement, on est toujours aujourd’hui. Z’aviez pas révisé votre philo mais demain n’existe qu’en pensée, n’en déplaise aux gus de chez Philips.

Résultat : « aujord’hui » file, on l’esquive, on préfère ne pas y penser.
D’où désinvolture.

 

C’est aussi, peut-être, pour éviter d’en sentir la composition tarabiscotée. Jugez plutôt : depuis l’ancien français, hui signifie justement « le jour où l’on est », eh hui. Si bien qu’« au jour d’hui » = fromage et dessert (la redondance suprême « au jour d’aujourd’hui » étant passible de 3 ans d’emprisonnement, assortis de 150 000 € d’amende en cas de prononciation « aujord’hui »).
A l’oral comme à l’écrit, la locution a donc fini d’un seul tenant, formant un cocon sonore au même titre que les pétété, laureléardi ou le tournoidesVInations.

Eh ben moi je dis qu’inconsciemment, « aujord’hui » atténue le pléonasme en glissant sur ce jour en trop.

 

C’est pas d’aujourd’hui, nous sommes tous des aujord’huistes.
Aussi, ne nous jetons pas la pierre.

Merci de votre attention.

 

Richard Gotainer

 

Ceusses qui connaissent leur loustic sur le bout des doigts… restez, maintenant que vous êtes là. Z’en serez quittes pour une cure de classiques. Les autres, il ne sera pas dit que le restant de votre vie et Richard Gotainer suivent deux routes parallèles.

Gotainer est un faiseur de chansons vachtement mésestimé, pour dire le moins. Youki, Sampa et autres Femmes à lunettes, trop potaches pour être honnêtes ? A priori bébête, qui revient à reprocher à Jean-Marie Bigard ses sketches à 8 bites/seconde, sans voir que Les expressions, La chauve-souris ou La valise RTL ne sauraient prendre une ride.

Revenons à mon Riri. Pas plus tard qu’en 2010, face aux aspirants musicologues de la Sorbonne (ben quoi ?), le coquin détourne le clicheton à son avantage, se définissant comme un « obsédé textuel ». Pirouette, une de plus. Réécoutons Halleluya ou Chlorophylle est de retour. Pas de doute, Gotainer est un génie puisqu’il entend se donner les moyens de la démesure. La gloire le rattrapera un jour. Seulement, comme il est timide, il ose pas le dire – c’est tout à son honneur.

Deux-trois citations en passant pour remettre les béotiens d’équerre. Oyère.

Elle ne planait jamais plus haut
Que le plus haut d’ses bigoudis ;

Et puis parler, ça fait du bruit
Quand l’un dit oui et l’autre non ; 

Devenu bossu tant il rit dessous sa houppelande
L’extravagant homme des lubies se dandine dans la lande.

Dans la bouche du premier venu, on flancherait limite dans la préciosité. Pas chez lui. L’hurluberlu qui sort de l’œuf assimile houppelande, guingois, mastodonte, hure, galure, itou comme le meilleur miel. Fluidité de la langue servie par un chant au-dessus de tout soupçon, quelque brise-cou que soient les saloperies merveilles réservées par ses compères mélodistes* (surprises garanties à la millième écoute). Notre homme te me vous enquille ça avec un naturel à tomber par terre. Moitié de rire, moitié de jalousie, il faut bien le dire.

chants-zazousLe taquin et la grognon, les Contes de traviole au grand complet, les « quatre saisons » de Chants Zazous, autant de chefs-d’œuvre que ne terniront pas redites et fourvoiements. Car qu’est-ce qu’un chef-d’œuvre (puisqu’apparemment, faut tout vous expliquer, aujourd’hui) ? Rrrrrréponse : impossible de repérer, du texte ou de la musique, lequel s’est pointé en premier. Imaginez Yesterday ou Avec le temps sous un autre habillage : c’est siamois, tout ça.

D’ailleurs, à quel interprète doit-on de se lever tous pour Danette, de siffler Belle des Champs et de tenir la patate grâce à « Vittel, buvez, éliminez » ? Message et ritournelle bras dessus bras dessous pour toujours, l’exercice est évidemment dans les cordes du garçon.

Lequel aura réussi, sous couvert de déconnade, à rendre l’amour des mots et l’amour des sons hautement contagieux.

Vive Gotainer.

Et vive la Gaule.

* Le bonjour (à genoux) à Celmar et Claude, sans qui…