Page-turner

 

Combien de mauvais livres faut-il s’être enfourné pour en qualifier un bon de « page-turner » ? A mille près ?

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Un « livre dont on ne peut se retenir de tourner les pages », voilà pour quoi se fait passer le m’as-tu-vu. Incroyable mais vrai : « page-turner » a déjà son napkin ring dans les salons où l’on speak. Il est aux portes des bookshops. Sa prochaine étape : entrer dans les mœurs, où l’attendent de pied ferme ses cousins best-seller et blockbuster.

L’urgence exige l’artillerie lourde.


Primo, « page-turner » ne se peut traduire que par « tourneur de pages ». Ce qui, jusqu’à preuve du contraire, n’est pas dans les cordes du livre itself. Il n’y a de « page-turner » que vous, ami lecteur.
Ou celui qui accompagne le pianiste en concert.
Ou à la rigueur la bise du soir, effeuillant par la fenêtre ouverte l’ouvrage resté ouvert voire la partition de l’ouverture en ré majeur.

Traduire best-seller par « meilleure vente » relève tout autant de l’hérésie. D’abord, parce que l’exotisme de l’anglais dispense justement d’évoquer notre tiroir-caisse national. Ensuite, parce que best-seller est plus vendeur que « meilleur vendeur », allez comprendre. Et pourquoi pas « best sale » ? Nul ne le sait.

Quant à blockbuster, on se demande encore comment cet « exploseur de pâtés de maisons » a pu truster le box-office, pour ne pas dire monopoliser le guichet.

 

Malgré tous ses efforts, « page-turner » n’est donc au pied de la lettre qu’un « livre dont on tourne les pages ».
C’est mieux, remarquez.
L’expérience le prouve, tourner les pages d’un livre en améliore considérablement la lecture.

C’est au moment de juger une biographie de Jimmy Page ou de Tina Turner qu’on risque d’être embêté.

Merci de votre attention.

 

S’humecter l’index

 

Depuis que le monde est monde, pour d’obscures raisons, l’Homme éprouve le besoin de se donner une contenance en fumant mâchonnant un cure-dents s’humectant l’index.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Au moment de tourner les pages d’un livre, ledit doigt se voit ainsi ravalé au rang d’éponge humide. Marotte partagée par beaucoup, et pas seulement des nanas du sexe féminin. Doit-on rappeler qu’un des moines d’Au nom de la rose clamse dans d’atroces souffrances après avoir léché les cornes empoisonnées des livres interdits. Avouez que comme mort à la khôn, ça se pose là.

Que le papier soit fin ou pas, le manipuler paraît si périlleux qu’il faut en passer par là, y’a pas le choix. Et les champions de la discipline d’invoquer une meilleure adhérence doigt/page pour un tournage sans bavures.
Sans « bavures », vraiment ? De qui se moque-t-on. Zieutez l’état de l’ouvrage. Non seulement il y a des auréoles dans tous les coins mais l’« adhérence » est telle que les pages se collent les unes aux autres, interdisant la lecture aux suivants.

Tel est précisément le but de la manœuvre. Inavoué parce que c’est pas joli joli mais hein, on ne vous la fait pas.

 

Oh mais les bouquins n’ont pas toujours existé. Sur quoi jetait-on son dévolu avant Gutenberg ? Le vent. Ah ben tout est prétexte à s’enduire de salive, quand on y pense.

Nous tous, ici-bas, avons tenté par acquit de conscience de sentir la direction du vent en lui opposant notre index mouillé. Une fois seulement. Car à cet instant, la honte d’être bredouille n’est rien en comparaison de celle d’avoir avalé ces balivernes. Sans compter l’air khôn que nous confère cette incongruité digitale au milieu de nulle part. Par quel miracle physique une phalange dénuée de poils (on le rappelle) pourrait-elle bien renseigner l’épiderme y afférent sur le sens du zéph ?
A la vérité, ce rite étrange relève d’une superstition de mère-grand, comme jeter du sel par-dessus son épaule ou rouler une orange pour la rendre plus juteuse.

 

Et quand bien même, à moins d’être capitaine au long cours ou sportif de plein air, qu’est-ce que ça fout, ça, d’égaler les girouettes ?

Merci de votre attention.

 

Vent

 

Non seulement le vent démarre toujours de quelque part (jamais pile à l’endroit où vous êtes), mais il « souffle », sans quoi il n’existe pas à proprement parler. Et soi-disant il suffirait de s’humecter l’index pour sentir d’où vient l’animal : balivernes.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Et plus précisément au radical indo-européen we- (« souffler », tout à l’imitation), dont on retrouve la trace la plus patente chez les Zanglais (wind) et en latin (ventus).
Résultat : on croise le vent dès 1050 dans son orthographe de tous les jours, même si l’un ou l’autre « venz » ou « vens » fait encore mine de se lever à l’horizon.

Les zaïeux mettent ensuite au point toutes sortes de tournures épatantes, pour la plupart tirées du jargon marin : « héberger au vent » (loger à la belle étoile), « avoir le vent en main » (être à même de choisir), « avoir le vent contraire » (connaître l’infortune), « être au-dessus du vent » (être en bonne situation), « cueillir vent » (reprendre haleine) et le délicieux « donner vent à une bouteille trop pleine » (la vider un peu)…
Seuls « avoir vent de » (1461), « avoir le vent en poupe » (1492) et « vent debout » (1718) ont survécu, cette dernière ayant un prodigieux pouvoir d’agacement lorsque les journaleux l’appliquent à la première bande de contestataires venue.
Sans oublier « être dans le vent » qu’on vit fleurir dès 1964 à propos de quatre garçons, zanglais eux aussi…

 

Autant d’expressions colorées qui ne sauraient faire oublier le vent en tant que « gaz intestinal » (1680, et depuis que le pet est pet d’ailleurs). C’est tout à fait exagéré. Tout juste le vent transporte-t-il l’odieux méfait vers vos narines ébahies. Voyez bien que sous prétexte de volatilité, nous accablons ce pauvre zéph de tous les maux.
Il faut dire que, par analogie déjà, le latin entendait par ventus aussi bien « flatulences » et « opinions » (hop, mettons-les dans le même sac) que « bonne » ou « mauvaise fortune ». Toutes choses insaisissables par définition.

 

Rendons enfin un vibrant hommage à la manche à air, ce grand escogriffe de toile se déployant aux quatre vents pour en mesurer la vitesse. Ç’a quand même une autre gueule qu’un doigt mouillé.

Merci de votre attention.