« J’avoue »

 

Si vous avez « j’avoue » à la bouche, c’est que vous totalisez moins d’un quart de siècle au compteur. Ce qui ne doit pas vous empêcher de piger que ce « c’est vrai » nouvelle formule (ou « c’est clair », pour rester dans les joyeusetés générationnelles) n’est qu’une allégeance molle au dernier qui a parlé.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Imaginons qu’en réponse au « J’accuse » de Zola, Esterhazy et consorts se soient fendus d’un « J’avoue » tout aussi assumé. On est loin du petit jet de pipi qui nous occupe.

« J’avoue » supplanterait ainsi ses glorieux prédécesseurs, au nombre desquels « faut admettre », « faut reconnaître » et bien sûr « faut avouer ». Ça reste à prouver. Car la différence est criante : là où « faut avouer » abonde en toute objectivité dans le sens de l’interlocuteur, « j’avoue » n’utilise la 1e personne que pour faire genre. On ne s’y implique pas le moins du monde.

 

A moins que le mecton lambda ne délaisse « j’en conviens » par manque de vocabulaire ? On ne peut pas le croire.

En réalité, c’est justement cette non-implication qui explique le succès de « j’avoue ». Quel plaisir d’avouer sans avoir à passer à table ! Quel pied-de-nez à ceux qui vous tirent les vers du nez à longueur de temps ! Lâcher « j’avoue » sans rien avouer, c’est une rébellion déguisée.

 

Et ça permet de ne pas trop donner son avis, non plus. « Faut avouer », encore, était suivi d’une proposition introduite par que, pour étoffer le propos. Faut avouer que ç’avait de la gueule. Comble de la formule creuse, « j’avoue », lui, sèche lamentablement. Si c’est pas un aveu de faiblesse lexicale, ça.
Heureusement que faute avouée est à moitié pardonnée.

Merci de votre attention.

Etiquette

 

Elle se colle partout, se décolle une fois sur douze cette saloperie mais puisqu’il faut la respecter, paraît-il, révérence bien appuyée à l’étiquette. Avant toute chose, jurez-moi qu’il ne se trouve dans votre bibliothèque aucun livre encore étiqueté. Sans quoi c’est la nausée, l’assommoir, les châtiments.

Mais revenons à nos moutons et remontons, moutons, la grande horloge du temps.

A la cour du Roi-Soleil, les étiquettes constituaient un cérémonial (on dirait aujourd’hui moins cérémonieusement « protocole ») inscrit dans un formulaire du même nom. Ceci parce que vers 1435 le mot désignait un « petit écriteau », d’après l’estiquette de 1387 : « poteau servant de but dans certains jeux ». Les chevaliers en short ne se contentaient donc pas d’une paire de tricots au sol pour figurer la cage ; pas de tricheries à l’horizon.

Tiens et ce « poteau », vient-il pas de l’ancien verbe français « estechier, estichier, estequier », en picard « estiquier », « enfoncer, ficher, transpercer » ? C’est l’étymo la plus communément admise, qui passe par l’astic, cet os creux que les cordonniers emplissaient d’une graisse servant à astiquer la pointe d’une alène. Celle du mineur flamand ou artésien a fini par prendre le blase d’« astiquette ». D’où plus tard l’épée pointue baptisée astic en argot.

Remontons toujours : nous voilà maintenant face au francique stikkan, « piquer ». Et d’où croyez-vous que débaroule stigmatiser, qu’on entend répété à tort et à travers ? Du grec stigma, « piqûre », « tatouage » et du pluriel latin stigmata, « marque au fer rouge » (« porter les stigmates ») ! Ça « pique » ? C’est normal.
La faute à cette racine indo-européenne sti-, à laquelle on doit aussi – cramponnez-vous – tout à la fois instigation, instinct, stimuler, style (stilus, « poinçon »), éteindre (exstinguere, « émousser la pointe de la flamme », rââh que c’est beau !) et, côté anglais, stick (« bâton ») et sting (« dard »). Que de mots jetés à la mer !

Et ticket ? By Jove, on nous l’a piqué : c’est notre étiquette ! Nous-mêmes l’avions recyclée en « estiquet, etiquet » (« note contenant les noms de témoins pour une procédure »). Outre-Manche, le mot a pris le sens de « note, document affiché publiquement, billet » dès 1520 avant de regagner nos côtes.

 

Il est piquant qu’on prenne un ticket aux fromages pour ne pas se faire piquer sa place. Aux petites vieilles sans-gêne, lançons de véhéments « estechier », elles sont encore en âge de l’entendre.

Merci de votre attention.