Périmé

 

On détecte un yaourt périmé à sa date de péremption. Que ceux qui n’avaient jamais fait le rapprochement le jettent dans la première poubelle.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Cherchez pas plus loin : le fait de périmer n’a pas d’autre nom que péremption. De même que présumer donne présomption et assumer assomption (on n’y pense jamais, surtout pas ce jour-là).

Dit de manière aussi péremptoire, cela « met fin au débat ». Parce qu’au sens propre, peremptorius est « mortel », à cause du verbe perimere – car c’était lui – : « anéantir, détruire, tuer ». Rappelons que peremptio désigne rien moins que le « meurtre ». Si bien qu’à l’époque, la date de péremption se lisait sur le cadavre et non sur l’opercule. Heureusement, l’Empire romain n’est plus ce qu’il était.

 

Périr serait-il alors le cousin tragique de périmer ? Tout à fait, en vertu de l’archi-connu per-, « tout à fait, entièrement, de part en part ». Vous persuader de la vigueur avec laquelle le préfixe s’est perpétué serait faire injure à votre perspicacité.

Perire donc, c’est « s’en aller tout à fait » ; perimere, « prendre entièrement ». Le radical emere, « prendre, acheter », n’est pas exempt de descendants chez nous : préemption par exemple, ou rédemption (on n’y pense jamais, pourtant se « racheter » est un boulot à plein temps).

 

Ainsi naît perimer ou perimir dans les années 1460. Il signifie alors « abolir, annuler ». Pendant quatre siècles, on est obligé de périmer soi-même, avant que cette acception ne périme au profit de « tomber en désuétude, passer de mode », à propos d’une chose.

 

Notez que has-been est lui-même has-been tandis que périmé a la vie dure.

Merci de votre attention.

 

Désordre à parents

 

Devant leur descendance, papa et maman parlent d’eux à la troisième personne :

une cuillère pour papa, une cuillère pour maman.

Or, dans la bouche de papa, « papa » désigne aussi bien lui-même que son propre père (le grand-père de l’autre). Et quand papa dit « maman », ne pense-t-il pas d’abord à la sienne ? Mamma mia, rien n’est simple en ce bas monde.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Z’aurez beau faire, il y aura toujours un cran de décalage. Si papa dit « pépé », il ne s’agit nullement du sien mais bien de celui du gniard, le pronom « ton » étant sous-entendu. D’ailleurs, précise-t-on « ton tonton » ? « Ta tata » ? Tatata. « Tonton », « tata ».

 

D’ailleurs, pour se repérer dans la parentèle, une astuce consiste à affubler les grands-parents de leur prénom. Ainsi, pour toute la famille, mamie Jacquotte est mamie Jacquotte. Mais songe-t-on parfois à la gêne occasionnée pour maman (sa fille) ? Et ce nom de code ne cantonne-t-il pas mamie dans sa condition de vieille peau ?

Ou alors on ne s’appelle plus que par son prénom, ce qui rajeunit Jacquotte mais décrédibilise maman et papa. En ce qui concerne le capitaine Haddock, les tintinophiles ne s’en sont toujours pas relevés.

Non, ne comptez pas sur nous pour réveiller ce traumatisme.

 

Autre astuce : des sobriquets différents selon le degré dans la généalogie. La mamie du petit n’est pas la mémé de papa, de même que pépé n’est pas papy.
Le hic, c’est qu’on a droit à deux mères-grand et autant de grands-pères. Cohabitent donc sur la même branche une mamie et un papy côté paternel, mémé/pépé côté maternel – ou l’inverse. Parfois même, pour des raisons inexpliquées, mamie et pépé vivent sous le même toit. Allez comprendre.

 

Mais que se passera-t-il au moment où le gosse pigera que l’arrière-grand-papa de papa bouffe les pissenlits par la racine ? Il fera le rapprochement avec son propre bisaïeul. Puis le fils de celui-ci, qui n’est autre que pépé. Cran de décalage après cran de décalage, il se retrouvera bientôt à hauteur de ses trois pommes.

Si les parents entretiennent l’illusion que tout tourne autour de leur progéniture, c’est pour éviter qu’elle ne sente prématurément le souffle de la mort sur son cou, voilà tout.

Merci de votre attention.

 

Strike

 

Rien ne nous rend plus jouasse que de « faire un strike ». Moins par plaisir de tout envoyer valdinguer que pour le mot, qui n’a cours qu’au jeu de quilles. Lequel se dit plutôt bowling en VO. Point de vue de la victime/point de vue de l’agresseur.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Rappelons que la gent anglo-saxonne entend bien des choses par strike : le « coup » de boutoir proprement dit, associé à son verbe to strike et encore plus « frappant », à l’épithète striking. Mais aussi un « raid » aérien ou une « grève ».

Ce dernier sens date de 1768, époque où, pour protester contre leurs conditions de travail, les ouvriers décident de « laisser en plan » leurs outils. A moins qu’on ne le doive aux marins « baissant » pavillon pour éviter de prendre la mer.

 

Quoi qu’il en soit, le vieil anglais strican avait déjà commencé à « frotter, presser », via le proto-germanique strikan- issu de l’indo-européen streig- de même sens. De streak (« rayure ») à stroke (« coup ») en passant par strain (« serrer »), ce radical fait des émules en anglais. On peut parler, nous, avec nos restreindre, étreindre et contraindre.

 

Par néologisme (et aussi par paresse, ce qui revient au même), on peut désormais striker en toute impunité. Hors de tout contexte, strike est donc alternativement nom, première ou troisième personne du singulier du présent de l’indicatif ou du subjonctif :

attention, je strike ;
pourvu qu’il strike

ou, plus laconique, deuxième personne du singulier de l’impératif :

Strike !

 

De même, au tennis, il n’est pas rare de se faire breaker. Ç’a sans doute plus de gueule que de « faire le break ».
Du moins jusqu’à ce qu’on commence à conjuguer :

elle breaka d’entrée ;
nous breakerions si nous en avions les moyens ;
encore fallait-il que vous débreakassiez.

Merci de votre attention.

 

Comment vaincre la loi des séries ?

 

Il est des jours où quand ça veut pas, ça veut pas le sort s’acharne. Tout se ligue contre vous, à commencer par les objets qui, d’ordinaire inoffensifs, vous en veulent personnellement. Schkoumoune jusqu’à minuit, il n’y a pas d’échappatoire.

N’en tirez pas pour autant la conclusion qu’il suffit d’aller vous recoucher de bonne heure. La fatalité veut que vous trouviez encore le moyen de vous cogner le gros orteil contre le pied du lit. Et, sitôt la douleur devenue supportable, c’est le sommier qui vous lâchera. Ou le papier peint qui se décollera sur vous (une fois par siècle).

N’y a-t-il vraiment rien que vous puissiez faire ? Ne rendez pas les armes. Tel un maquisard sur le ballast, détournez le cours du destin à votre avantage.

Or donc, quelle attitude adopter ?
Réagissez en poissard civilisé.
Plusieurs options s’offrent à vous :

 

♦  Scier les pieds du lit. Surtout, ne le faites pas vous-même. N’oubliez pas que si vous êtes à cran, elle aussi.

 

♦  Dès les premiers signes de la malédiction, restez cloîtré(e). Coupez tous les téléphones (pour éviter les mauvaises nouvelles), débranchez la sonnette (sans vous électrocuter), ne vous enfermez pas (vous casseriez la clé dans la serrure), poussez plutôt le lit devant la porte (c’est plus facile sans les pieds). Ne mangez rien (au risque de vous couper/brûler/intoxiquer/mordre la lèvre ou la langue), ne buvez pas (une fausse route est si vite arrivée), contentez-vous de respirer. Vous fêterez dignement votre victoire le lendemain.

 

♦  Défiez la loi des séries droit dans les yeux. La banalité devient catastrophe ? Foin de vos habitudes pépères, osez tout pendant 24 heures. Vous vous ramasserez tout autant mais au moins, du haut de votre brancard, vous lui aurez montré qui c’est le patron.

 

♦  Misez sur l’aspect attendrissant de la situation, notamment auprès de celui ou celle qui hante vos pensées. S’il y a un rapprochement à tenter, c’est le moment. Evitez cependant le coup de la tache de vin, de la panne ou de la noyade, le mauvais œil s’en chargera tout seul.

 

Flegme et dignité, montrez de quel bois vous vous chauffez.

 

L’avoir en visuel

 

Un flic en planque ou un militaire épiant sa cible informera le collègue en ces termes :

je l’ai en visuel.

Arrêtons-nous un instant sur cette phrase.
Vous l’avez en visuel ?

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Si c’est une question d’adrénaline, que les zigotos ci-dessus se détrompent : il n’y a pas moins de suspense dans

je le vois

ou

je l’ai dans mon champ de vision

si on n’aime pas « ligne de mire ».

 

Dans la même logique, pourquoi pas

je l’ai en auditif

au lieu de

j’entends quelque chose

ou

je l’ai en olfactif

à l’approche du baeckeoffe ?

 

Passé le moment de poilade, la compassion reprend le dessus. Dans les corps de métier où l’on s’ennuie ferme, inventer ce genre d’expressions est un passe-temps comme un autre.

Au deuxième degré, certaines ont carrément les honneurs du langage courant :

affirmatif/négatif ;
reçu 5 sur 5.

Quant à l’inénarrable

arriver sur zone,

il est en partie responsable de la surenchère de sur qu’on connaît.

 

Pour se distinguer des autres moutons, pas trente-six solutions : se mettre en scène. L’uniforme et le jargon sont là pour ça.

Merci de votre attention.

 

Héros

 

Comme les héros ne suffisaient pas, il a fallu inventer des super-héros dotés de super-pouvoirs. C’était super-pas la peine, ainsi que nous l’allons voir.

Mais revenons à nos moutons, super-moutons.

D’ores et déjà, le féminin héroïne ne vous paraît-il pas étrange ? Vu la terminaison du mâle, on aurait pu s’attendre à « hérosse ». Mettons ça sur le compte de la non-prononciation du s. Et du vieux français heroe, pompé au XIVe siècle sur le pluriel latino-grec heroes (encore en vigueur chez les Anglais). Ce qui explique l’air de famille entre héroïne, héroïque et héroïsme. Si les anti-héros font fureur, d’anti-héroïne, point. Pourtant, l’intrus ici, c’est héros. Et il doit son rang à la déesse Hêra, qui n’est autre que la nénette à Zeus, excusez du peu.

 

Justement, héros est un « demi-dieu ». On n’est pas très à l’aise à l’idée qu’il meure. C’est pourquoi les scénaristes se décarcassent toujours pour qu’il s’en tire. Ou qu’il ressuscite symboliquement, quitte à biseauter la vraisemblance en suppositoires (v. la fin de Castle).

 

Mais alors, qu’est-ce que super- vient faire là-dedans, si ce n’est semer le pléonasme ? Et que ne s’est-on contenté de l’appeler demi-dieu ?

La raison tient au fait que le héros (quoi qu’il s’en défende, car il est modeste) est un « défenseur » de la veuve et de l’orphelin avant tout. Une casquette qu’il a vissée sur la tête depuis l’indo-européen ser-, « veiller, protéger ». Si ça ne vous dit rien, observez observer. Sans parler de préserver, réserver ou conserver jalousement.

 

Une autre héroïne est censée, par intraveineuse, provoquer l’exaltation (d’où son nom). On n’est pas très à l’aise à l’idée qu’on en meure.

Merci de votre attention.