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Comment garder un bout de couette ?

 

Ce n’est pas lorsqu’il se soumet à Dieu, au capital ou au dogme de son choix que l’Homme court à sa perte. Son véritable avilissement, sa servitude volontaire, c’est de se faire piquer sa couette en pleine nuit. Tirer la couverture à soi jusqu’au tréfonds du plumard, voilà ce qui caractérise nos civilisations.

Malgré la résistance héroïque de vos petits bras grêles, c’est toujours au hasard d’un caprice de Mgnmgnmorphée que votre compagnon de page vous dépossède. Malaise sur l’alèse. Le froid subi par votre flanc ainsi découvert n’est rien à côté de celui jeté sur le petit déj à venir.

Les fabricants de couettes eux aussi vous ignorent, puisqu’ils n’ont jamais songé à les faire pendouiller de chaque côté à la longueur idoine.

La théorie de l’espace vital a encore de beaux jours belles nuits devant elle.

couette2Or donc, quelle attitude adopter ?
Réagissez en annexé civilisé.
Plusieurs options s’offrent à vous :

 

♦  L’amputation de votre co-alité.

 

♦  Le célibat le plus forcené.

 

♦  Ou au contraire, le ménage à trois. A condition que vous ronquiez au milieu.

 

♦  Et pourquoi pas chacun sa couette, comme pour l’oreiller ? Les fabricants de couettes n’y ont jamais songé non plus.
Il ne vous paraît pas hautement improbable que les fabricants de couettes soient un peu bas de plafond, finalement.

 

♦  La couette cousue au matelas. Nécessite un matelas de rechange les nuits de canicule.

 

♦  La couette cousue sur vous. Présente l’avantage de ne pas devoir vous habiller le matin.

 

Flegme et dignité, montrez de quel bois vous vous chauffez.

 

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D’une minute à l’autre

 

A force d’avoir tout tout de suite tout le temps à portée de main, nous n’avons plus aucune patience. Heureusement, « d’une minute à l’autre » est là pour nous scotcher.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Pour mieux faire sentir l’imminence de l’événement, le journaleux dépêché sur place multiplie les « d’une minute à l’autre ». Malgré tous ses efforts, il n’y a aucun suspense : l’événement finit toujours par se produire. Généralement dès que le journaleux rend l’antenne.

Mais il y a pire : grammaticalement, la locution rappelle le passage « du coq à l’âne ». Or, on ne « passe » pas « d’une minute à l’autre ». Ou alors sans le faire exprès, quand l’action est à cheval sur deux minutes (ou unités temporelles successives).

 

Au lieu de faire la moue, remplacez minute par nuit. Vous pouvez toujours guetter le verdict, la prise de parole du candidat ou le lancement de la fusée. Les nuits étant interrompues par des jours, « d’une nuit à l’autre » électrise déjà moins les foules.

 

Alors que quand vous entendez retentir « d’une minute à l’autre », vous prenez vos dispositions pour être là au moment où ça commence. Qui est contenu dans une seule minute. Et même une seule seconde.

D’ailleurs, plus vous raccourcissez les intervalles, moins vous oserez quitter la pièce, de peur de tout louper :

d’une seconde à l’autre.

Et pourquoi pas

d’un centième à l’autre,

histoire de retenir tout à fait votre souffle ?

 

A l’extérieur, le journaleux ne connaît pas avec précision la minute fatidique. Si on ne lui en tient pas rigueur, il en va tout autrement de sa manie de meubler. C’est une question de minutes avant qu’on ne lui fasse bouffer son micro.
D’un bout à l’autre.

Merci de votre attention.

 

grandiloquent

Grandiloquent

 

Ceux qui voient en pompeux un équivalent de grandiloquent sont en dessous de la vérité. Pompeux n’a rien de pompeux alors que grandiloquent est lui-même grandiloquent. Si ce préambule vous pompe, il n’en demeure pas moins éloquent.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Avouons-le, une fois parlé de -loquent, loquace, locuteur, ventriloque, soliloque et monologue son homologue, l’étude de grandiloquent est surtout prétexte à approcher ce grand ténébreux.

Peine perdue : à part son ascendance latine grandis (« grand, fort, abondant »), on ne sait pas grand-chose de lui. Si ce n’est qu’il remplace magnus pour s’implanter comme un grand dans les langues romanes. En ancien français, on l’écrit grant. En français actuel, on le prononce toujours comme ça devant une voyelle ou un h muet.

 

Faute de mieux, mouillons-nous (non mais dites donc) : à tous les coups, grand/grandis est une bouture de grow, qui a poussé en anglais sur l’indo-européen ghre-, « croître, devenir green » comme de l’herbe.

 

Grandiloquent n’avait plus qu’à prendre le relais du latin grandiloquus et du délicieux grandiloque, ce « discours emphatique » encore en vigueur au XIXe siècle.

 

L’opéra, Edwy Plenel et la panthéonisation de Jean Moulin par André Malraux sont des exemples de grandiloquence. Si vous en avez d’autres, loquez-en ici.

Merci de votre attention.

 

stigmatiser

Stigmatiser

 

Au sein de la population qui s’écoute causer, stigmatiser occupe une place de choix avec 937 321 648 occurrences/jour, suivi de près par gérer et c’est clair.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Afin de prévenir tout

vas-y comment qu’tu m’stigmatises !

et les ramponneaux qui s’ensuivraient, précisons de suite qu’on n’est pas là pour stigmatiser stigmatiser. Ça ne voudrait rien dire.

Faites le test : demandez à dix personnes une définition du verbe. « Ostraciser », « pointer du doigt »… Si l’une d’entre elles vous répond « marquer au fer rouge », elle gagne un billet de blog dédicacé. Et vous avec.

 

M’enfin quoi, jusqu’à une époque récente, stigmatiser ne s’utilisait qu’avec des pincettes. Souvenez-vous, il appartenait au registre soutenu, comme les stigmates laissés dans son sillage.

Depuis, stigmatiser a été récupéré. Par ceux-là mêmes qui se disent stigmatisés d’ailleurs. Et qui ont beau jeu de le brandir tel un bouclier.

C’est stigmatisant

coupera court à la conversation.

A croire que le stigmatisé se complaît dans la stigmatisation qu’on fait de lui. Stade ultime du discours victimaire, ça lui donne le sentiment d’exister, un chouette mot comme ça.

Notez que ceux qui pratiquent la stigmatisation ne s’en vantent jamais, puisqu’elle est dénoncée par ceux d’en face. Son cousin amalgame est dans le même cas.

 

Afin de mieux mesurer l’absurdité de stigmatiser, ayons une pensée pour tous les astigmates.

 

Et quitte à prononcer les mots pour leur musique plus que pour leur signification, tâchons plutôt de réhabiliter érésipèle, grumeau ou moratoire.

Merci de votre attention.

 

silence

Silence

 

Pendant que ses consœurs en -ence sont occupées à glousser, le silence règne en maître. Un peu comme Charlie et ses drôles de dames.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Anglais silence, italien silenzio, espagnol silencio, en voilà un qui fait l’unanimité. En musique, il permet aux trompettistes de souffler (ou de s’arrêter de souffler, selon le point de vue). On le goûte donc d’autant mieux qu’il interrompt un bruit pénible ou une logorrhée. En témoigne le fameux :

– Ta gueule, pour voir ?
– …
– Ah oui, c’est bien aussi.

 

Au tout début s’installe le radical indo-européen tkei- (« s’installer »). Son petit cousin (t)koimo- nous ramène à home mais il s’émancipe en latin dans le verbe sinere (« laisser, permettre »). Lequel ne nous a rien laissé si ce n’est position (latin ponere = po + sinere) et son participe passé situs (« placé, posé » → sis, assis, site, situer).

Sinere, sans doute avec les aléas de la route, devient silere. Au participe présent : silens. Quel rapport entre « posé » et silencieux ? Réfléchissez posément.

Moins tarabiscoté, certains voient dans silere un bête prolongement de la lettre s qui, sifflée ou chuintée, intime le silence aux pipelettes de par le monde.

 

Malgré les apparences, il y a un monde entre silere (« être tranquille ») et tacere (« se taire » → taciturne). En vous taisant, vous vous contentez de couper le son. Tandis que le silence, lui, est absolu. C’est pourquoi il nous échappe indéfiniment. Même sous l’eau, où les palpitations de votre cœur vous parviennent encore à quelques décibels.

 

Pas besoin d’en dire plus.

Merci de votre attention.

Sortez en rang. Et en silence.

 

encheres

Que faire dans une enchère entre deux têtes de mule ?

 

Au cours d’une enchère normale, les personnes intéressées se signalent jusqu’à ce qu’il n’en reste plus que deux (les plus teigneuses). Puis une (ne sachant plus quoi faire de son pognon, ou celle qui en a le plus dans le slibard ; ou les deux).

Sauf que ce coup-ci, l’affaire est particulièrement accrochée. Le reste de la salle a beau avoir déserté depuis un bon bout de temps, le tandem final fait durer le plaisir. Aucun ne veut céder. De quoi vous pourrir la vente.

 

Car, contrairement aux enchères type eBay limitées dans le temps, rien n’empêche ici de surenchérir jusqu’à ce que mort s’ensuive. Légalement, tant que dure ce petit jeu, vous ne pouvez même pas brandir votre marteau en criant « adjugé » (ce qui, il faut bien le dire, fait le sel de ce métier).

 

Or donc, quelle attitude adopter ?
Réagissez en commissaire-priseur civilisé.
Plusieurs options s’offrent à vous :

 

♦  Commencez par aménager les lieux de telle sorte que chacun des deux zozos puisse hurler son prix des WC ou des douches en étant entendu. De la même façon, équipez-vous en bavoirs pour les pauses repas et en calepins où vous noterez soigneusement pour le lendemain la dernière enchère avant d’aller au dodo.

 

♦  Vu la croûte qu’ils se disputent, donnez aux deux opiniâtres un petit cours d’histoire de l’art en accéléré, ça leur fera les pieds.

 

♦  Impossible de les départager ? Coupez la poire en deux : la garde alternée de la croûte pour eux-mêmes et leurs descendants.

 

♦  Lorsque la fin est proche, rappelez quand même aux deux autres vieillards qu’avec leurs khônneries, ni l’un ni l’autre ne profitera de son bien.

marteau

♦  Sinon, il vous reste toujours le marteau.

 

Flegme et dignité, montrez de quel bois vous vous chauffez.