En forme de cœur

 

Spontanément, vous pensez à ça :

Or, les cardiologues le voient plutôt comme ça :

Et qui aurait le cœur à les contredire ?

Mais revenons à nos moutons, moutons.

C’est vrai, on a beau l’inspecter sous tous les angles,

rien qui ressemble de près ou de loin à deux courbes qui finissent en pointe, symbole pourtant universel du siège des sentiments.

D’où vient que nous le figurons toujours de façon aussi cucul-la-praline de la sorte ? Avec ou sans crayon d’ailleurs : nos pouces et nos index réunis suffisent à recréer l’illusion. Et toute l’assistance de trouver ça gnangnan choupinet derechef.
Quant aux < 2 et < 3 du langage SMS, pourquoi ? Prrrt. Le mystère s’épaissit à la vitesse d’une béchamel au galop.

 

Graphiquement, certes, la chose est fermée, pleine et symétrique. Un cocon respirant l’harmonie. A ce compte-là, ceci :

aurait très bien pu faire l’affaire.

 

Inutile de tourner autour du pot : pour ces messieurs, ces deux orbes évoquent inconsciemment les vôtres, filles du sexe féminin, et votre propre attirail, mectons, pour ces dames. L’amour n’a rien à voir là-dedans.

 

Nous ferions de bien piètres anatomistes dites donc. D’ailleurs, avez-vous déjà vu un pancréas ou une vésicule stylisés ? Palpitant excepté, aucun organe vital n’a jamais l’honneur d’être représenté, a fortiori sur le tronc des arbres. Sans doute parce qu’on ne se relève pas d’un cancer du pancréas.
Mais d’une peine de cœur ?
Et d’une béchamel foutue ?

Merci de votre attention.

 

Cambriolage

 

Y aurait-il des gentlemen-cambrioleurs ? C’est ce que la littérature tente de nous faire croire à coups d’Arsène Lupin, Rocambole et autres monte-en-l’air au nom trop beau pour être honnête. La littérature ne s’est jamais fait cambrioler.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Rappelons en quoi consiste le forfait :

commettre un vol en pénétrant dans un local par effraction.

Soit vous vider de l’intérieur dès que vous avez le dos tourné. Autant vous empailler vivant. Il n’y a pas plus lâche au monde qu’un cambrioleur. Impossible donc de lui reconnaître un quelconque panache ; tout juste de l’agilité, eu égard aux dimensions du vasistas et à l’influence plus ou moins sournoise de cabriole.

 

Le premier qu’on surprenne à cambrioler, c’est Rabelais (sans blague ? mais comment disait-on avant lui ?). Fin XIXe, le verbe prend officiellement le sens de « dévaliser », en particulier une « chambre ». Cherchez pas plus loin : cambriole = chambre en argot. En occitan, on dit encore cambra ou chambra selon la rive du Rhône. Un vieux reste du XIe siècle, où cambre et cambra reprennent les plans de la camera latine. On sait comment les premiers photographes utilisèrent la camera obscura (« chambre noire ») avant d’enregistrer le mouvement.

 

Sauf qu’au départ, crécher dans une camera, c’est dormir sous les toits. En cause la « voûte » grecque kamara, formée sur l’indo-européen kam-, « courbé ». Résultat des courses : kampê (« courbure, tournant »), kámptein (« tourner, courber »). L’hippocampe, qui est cambré comme pas deux, en sait quelque chose. Quant aux Romains « cherchant un moyen de s’échapper », ils devaient « campas dicere » comme nous autres au moment de prendre la « poudre d’escampette ».

 

Résumons : le cambriolage ne concerne que la chambre. Si les autres pièces sont à sac, n’hésitez pas à faire jouer les assurances. En leur rappelant qu’installer des caméras pour déjouer les cambrioleurs est un procédé tout ce qu’il y a de plus loyal.

Merci de votre attention.

De s’en battre les khoûilles elles devraient arrêter

 

Non contentes de régresser au stade de meufs, certaines filles du sexe féminin vont jusqu’à clamer :

je m’en bats les khoûilles

aux khongénères qui les leur pètent.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Déjà peu amène dans la bouche de qui en est pourvu, « je m’en bats les khoûilles » est d’une laideur peu commune chez la locutrice en mal d’imagination. Elle n’a pourtant que l’embarras du choix pour faire fi des arguments d’en face :

ça n’a aucune importance, rien à foutre

ou, dans la gamme de voyage :

peu me chaut, je n’en ai cure.

 

En plus, c’est absurde. Serait-elle jalouse de la robinetterie de monsieur ? On ne peut pas le croire. Imaginez ce dernier affirmant qu’il s’en « bat le soutif ». Ou « les escalopes ». Il n’en fera jamais rien, ayant déjà bien assez à battre de deux glaouis – voire d’une meuf.

 

Parce que généralement, c’est au cours d’une dispute qu’on en vient à « s’en battre les khoûilles ». Avec une animosité qui contredit l’indifférence affichée, surtout précédée d’un « vas-y » ou d’un « t’sais quoi » – voire les deux.

Mais la formule est surtout révélatrice d’une tendance à tout faire comme les mecs. Que les intéressés encouragent parfois sans le vouloir. En se disant par exemple attirés par les « voix de fumeuses ». On peut à la rigueur trouver à l’organe voilé d’un vieux cancéreux une certaine sagesse. Mais comment ne pas souffrir pour celle dont les cordes vocales ne vibrent plus qu’à mi-grave ? Elle ne s’en bat certainement pas les khoûilles, dans l’intimité.

 

Et puis, c’est une histoire de rythme. « Je m’en bats les coucougnettes » n’aura jamais le péremptoire de son équivalent à « khoûilles ». Avec sa succession idéale de an, a, é et ou, « je m’en bats les khoûilles » clôt la discussion.
Remballez tout.

Merci de votre attention.

 

Faramineux

 

Si l’adjectif vous évoque un trésor de pharaon, c’est qu’il vous semble l’avoir vu orthographié pharamineux. On préfère prévenir : arrêtez de phantasmer.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

L’Egypte antique et la royauté n’étant plus ce qu’elles étaient, on hésite quant au sort du drôle. Tantôt familier (« qui semble tenir du prodige »), tantôt péjoratif (« excessif, exorbitant »), faramineux ne s’emploie qu’à propos de ce qui troue vraiment le derche.

Exemple : une remontée faramineuse.

 

En parlant de courir vite, « bête faramine » désignait dans la Bretagne et le Mâconnais du XIVe siècle un animal vorace non identifié.
Le plus fantastique dans cette histoire, c’est le recyclage du latin feramen, « bête sauvage, gibier ». Vu comac, on a du mal à discerner la descendance en français mais zieutez le fera d’origine, raccourci pour fera bestia. Une fois la « bête » dépecée, seul l’adjectif ferus retrousse encore les dents. Ne vous rappelé-ce pas féroce, par hasard ? Y a-t-il toujours des coquets dans la salle pour donner du ph à faramineux ?
D’ailleurs, à ferus, ferus et demi, soit efferus. Soyez pas effarés devant la « bête sauvage » indo-européenne ghwer-, où est passée votre fierté ?

Quant aux Grecs, ils ont bien fait d’attendre l’extinction du dernier théropode préhistorique avant d’organiser leurs parties de thêra en forêt. Non sans un flacon de thériaque dans leur barda en cas de morsure de serpent.

 

Farouche est plus farouche. Au top de la « sauvagerie », certes, mais comme un forasticus, « étranger » latin venu du « dehors » foras, fossilisé dans la vieille préposition fors :

Tout est perdu, fors l’honneur.

Aucun lien avec féroce et encore moins avec faramineux.
Ne vous fourvoyez pas, ça marche pas à tous les coups.

Merci de votre attention.

 

A qui se fier pour la traduction ?

 

Vous connaissez le théorème de Werber :

Entre ce que je pense, ce que je veux dire, ce que je crois dire, ce que je dis, ce que vous voulez entendre, ce que vous entendez, ce que vous croyez en comprendre, ce que vous voulez comprendre et ce que vous comprenez, il y a au moins neuf possibilités de ne pas se comprendre.

Que voulait-il dire au juste ?

Que c’est une chance que le nombre de morts par malentendu soit si faible.

 

D’aucuns s’infligent une difficulté supplémentaire en traduisant des propos tenus dans une autre langue que la vôtre. Juste pour que vous puissiez piger/croyiez piger, etc. La grandeur d’âme le dispute parfois au masochisme.

Car, ne serait-ce que pour les raisons évoquées plus haut, l’interprète porte bien son nom. Et pour mémoire, voici la gymnastique à laquelle il se soumet :

1ère phrase en VO – réflexion en vue de la meilleure traduction possible – restitution en VF pendant la 2ème phrase en VO dont il ne faut pas perdre une miette.

Le tout en simultané et sans filet. Conclusion : l’interprète a trois cerveaux minimum. Un qui écoute, un qui recrache, un qui enregistre la suite.
Sans parler du travail préparatoire dans le cas d’un acteur à la filmographie abondante, dont le moindre titre doit être su par cœur dans les deux langues.

 

Pire : en fonction de l’humeur, du repas de midi ou d’un mot entendu la veille, la traduction variera d’une fois sur l’autre.

 

Or donc, quelle attitude adopter ?
Réagissez en enfumé civilisé.
Plusieurs options s’offrent à vous :

 

♦  Puisqu’on ne peut faire confiance qu’à soi-même, devenez polyglotte. Vous vous ferez des tas d’amis, et plus si affinités.

 

♦  Engagez trois professionnels et laissez-les trouver un compromis. C’est un peu plus long et un peu plus cher mais au moins, vous réduirez les sautes de concentration et le risque d’une mauvaise traduction, toujours embêtante au moment de se mettre d’accord sur la capitulation de l’Allemagne.

♦  La fonction du traducteur l’oblige à parler en même temps (et plus fort) que celui qui parle. C’est extrêmement malpoli. Faites-le traduire en langue des signes et qu’il aille au coin (inférieur droit si possible).

 

♦  Vous êtes déjà aux fraises lorsqu’il s’agit de répéter textuellement au voisin ce qu’on vous dicte au téléphone. Et vous vous en remettriez aveuglément à un charlatan ? Traduisez-le en justice, qu’on en finisse.

 

Flegme et dignité, montrez de quel bois vous vous chauffez.

 

Suspecter ou soupçonner ?

 

C’est parce qu’elle est à la croisée des invasions chemins que notre langue se paye le luxe d’autant de synonymes. Résultat : on ne sait même plus s’il faut suspecter les étrangers ou seulement les soupçonner.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Le grand-breton, lui, n’a pas le choix des armes :

I suspect there is something unusual,

qu’on traduirait par

je soupçonne quelque chose d’inhabituel.

On soupçonne donc quelque chose tandis qu’on suspecte un suspect ? Ça paraît un soupçon suspect, dit comme ça.

En vérité, aucun des deux ne semble prendre le pas sur l’autre. Conditionnés en substantifs, idem : soupçon = suspicion. Et quand on en vient aux adjectifs, suspicieux regarde toujours soupçonneux en chien de faïence.

 

Même les dicos peinent à convaincre :

Très souvent, les deux mots sont pris l’un pour l’autre. Mais uniquement lorsqu’on soupçonne (ou suspecte) [c’est malin ! NDLR] quelqu’un d’une faute ou d’un crime. Quand l’objet du soupçon n’a rien de peccamineux, on dit toujours soupçonner :
Je soupçonne (et non je suspecte) Paul d’aimer Jeanne en secret.

Ah, ‘scusez. Et si le Paulo est marié ? Peccamineux ou pas peccamineux ? [Notez l’effort de réhabilitation du trop rare peccamineux, NDLR].

 

Savez quoi ? Va falloir les départager à l’étymo.

Soupçon naît « sospeçon » au féminin. Vous soupçonnez déjà que cette sospeçon est une version mal dégrossie de suspicion, copie conforme de la suspectio latine inférée de suspicere, littéralement subspecere, « regarder de bas en haut ».

On n’est pas sorti du sable. Est-ce à dire que suspecter serait « regarder de haut en bas » ? En quelque sorte puisque, regardez par ici, suspectare n’est autre que le fréquentatif de suspicere.

Suspecter et soupçonner sont donc plus que synonymes : ils sont siamois.
On le suspicionnait depuis le début.

Merci de votre attention.