alibi

Alibi

 

Si vous passez la nuit seul(e) chez vous, les flics en concluront que vous n’avez pas d’alibi. D’où l’on conclut à notre tour qu’autrui est indispensable à tout bon alibi et que point de vue étymo, tout ça doit pouvoir se prouver facilement.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Alibi serait-il donc famille avec altruiste, altérité et autres aliens étrangers ? On chauffe mais c’est pas tout à fait ça, piaffe le latiniste observant la scène. Par acquit de conscience, zieutons-en la définition encore un coup :

moyen de défense d’une personne invoquant le fait qu’elle s’est trouvée ailleurs que sur le lieu d’un crime ou d’un délit au moment où celui-ci a été commis.

Bon sang mais c’est bien sûr, c’est ailleurs que tout se joue.

 

On l’a déjà vu par ailleurs, chez les latins, ibi = « là ». Ici, on dirait plutôt , car on n’est pas au même endroit. Ni à la même époque, ce qui n’arrange rien.

Si ibi = « là », alius ibi = un « autre lieu », d’où ailleurs. Le français raffole aussi d’« autre part », d’autre part. Mais ailleurs est plus seyant pour tous les jours.

ailurs au XIe siècle, il change son identité en aillurs puis en aillors avant que la police lancée à ses trousses finisse par lui mettre le grappin dessus. Il n’a alors aucun alibi à faire valoir puisqu’il descend de l’adverbe populaire aliore, substantifique moelle d’« in aliore loco », un autre « autre lieu » que l’« autre lieu » constitué par alius ibi.

 

Outre alibi, sont sortis du même moule alias, aliéner et même outre, par des voies détournées pour plus de discrétion.

Veillez donc à désigner la cantonade par et alii plutôt que par etc. (« et autres choses »), ce qui en impose un max à ladite cantonade. Pour que l’effet soit parfait, abrégez-le en et al. qui, incidemment, peut signifier à la fois et alii (« et d’autres [auteurs] ») et et alibi (« et ailleurs [dans le texte] »).

 

Ayons zenfin une pensée zémue pour nos zamis poètes, qu’alibi n’inspire guère car il ne s’accommode que de bibi, C. B., amphibie, cagibi, Lybie et Namibie.

Merci de votre attention.

 

routard

Comment sortir d’un labyrinthe ?

 

Ce sont des choses qui arrivent : vous voilà au beau milieu d’un labyrinthe. Sans doute aviez-vous beaucoup de temps à perdre. Moins cependant que son concepteur, rétribué pour.

Si votre gépéhès est responsable de ce mauvais pas – ce qui est probable car vous lui faites une confiance aveugle -, il vous enjoindra à faire demi-tour, tourner à gauche, tourner à droite puis rester sur votre droite et ainsi de suite jusqu’à la sortie.
En revanche, si vous avez foncé là-dedans en suivant votre instinct – ce qui est probable car vous lui faites une confiance aveugle -, il ne vous reste plus qu’à vous rationner, vos vivres se limitant à un demi-Twix tout collant et un Guide du Routard édition 1979.

 

Or donc, quelle attitude adopter ?
Réagissez en paumé civilisé.
Plusieurs options s’offrent à vous :

 

♦  Avant d’y entrer tête baissée, demandez les plans au concepteur. S’il refuse, rétribuez-le.

dedale♦  Semer des cailloux tel le petit Poucet, avec votre myopie ? Vous n’y pensez pas. Il vous faudrait de grosses pierres, ce qui suppose 1. une carrière non loin, 2. des biscottos d’acier pour pouvoir les trimbaler. Semez plutôt des pages du Routard, en n’oubliant pas de poser de grosses pierres dessus pour qu’elles ne s’envolent pas.

 

♦  Passez l’aspi. Non seulement ferez-vous œuvre utile parce que c’était crade comme dans un tombeau mais chaque coin immaculé signalera que vous êtes déjà passé(e). Pour revenir au point de départ, le plus simple serait évidemment de vous agripper fermement au cordon tout en appuyant sur la pédale qui le rembobine mais vous risqueriez une élongation et des contusions multiples à chaque virage.

 

♦  Puisqu’avec de l’eau, tout finit toujours par pousser, prélevez une graine de labyrinthe, plantez-la et attendez la saison des pluies. Vous aurez ainsi bouturé votre propre petit dédale, par lequel vous vous échapperez en faisant hîn-hîn-hîn.

 

Flegme et dignité, montrez de quel bois vous vous chauffez.

 

tvs

Ondes cruelles

 

Au rayon TV, tous les modèles en démonstration diffusent la même émission en même temps. Or, l’évidence saute aux yeux et surtout aux oreilles : justement non, pas en même temps.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Si toutes les télés sont réglées sur la même chaîne, c’est pour nous permettre de comparer, ça, on pige.

Précisément, comment juger sur un seul son parfaitement synchrone ? Il nous parvient donc dédoublé (dans le meilleur des cas), démultiplié (le plus souvent), à raison d’une fraction de seconde par poste. Si on n’est pas habitué aux installations d’art contemporain, ça donne le tournis. Il y en a qui dégobillent.

Comment sapristoche la fée électricité peut-elle à ce point, alors que la fréquence part de la même Tour Eiffel, voyage à la même vitesse, est restituée par les mêmes composants chinois, manquer de la plus élémentaire simultanéité ?

 

L’oreille perçoit sans effort cet infime décalage. Mais si l’œil pouvait embrasser le mur de télés dans son ensemble (on ne dira pas « en un clin d’œil » pour ce que ce serait un pléonasme, doublé d’un contresens puisqu’il faut qu’il reste ouvert), il constaterait qu’au niveau de l’image, c’est kif-kif.

 

Sachant que 98% de la population regarde le petit écran jour et nuit, vous mesurez l’ampleur de l’injustice ?

Dans ces conditions, peut-on encore parler d’événements « en direct » ? Ha ha ha, laissez-nous rire : le concept vole en éclats. Seuls les témoins de la scène ont ce privilège. Nous, nous ne la voyons qu’en « léger différé », variable selon l’équipement.

 

Et quand la balle est au fond des filets ? Tendez bien l’oreille, les khônnards du dessus laisseront éclater leur joie quelques centièmes de seconde avant vous. Multipliez par le nombre de matches : c’est proprement insupportable.

 

D’ailleurs, de quels « filets » parle-t-on ? Soit le buteur trouve le petit filet, soit le grand. En aucun cas les deux en même temps, ou alors il faut un très gros ballon.
Les commentateurs devraient profiter du léger différé pour tempérer leurs ardeurs.

Merci de votre attention.

 

incomber

Incomber

 

Allez expliquer à un enfant en bas âge le sens d’incomber. Vous pouvez toujours tenter de vous défiler, la tâche n’incombe à personne d’autre que vous.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Heureusement, en pareil cas, ces messieurs de l’Académie ont tout prévu :

être imposé, appartenir, revenir à [en parlant d’une charge, d’un devoir, d’une responsabilité].

Même pour les non physionomistes, incomber rappelle succomber. Au sens premier :

fléchir, s’affaisser, s’écrouler sous un poids, une charge qu’on n’a plus la force de soutenir.

Une histoire de poids, toujours.

 

On l’a oublié, et pour cause : au XVe siècle, incomber signifie encore « s’abattre sur ». Rapport au latin incumbere, « s’appuyer, peser sur ».

Quant à succumbere (alias sub-cumbere), c’est la même notion vue par l’autre bout : « s’affaisser sous ».

 

Incumbere n’est pas tombé de nulle part mais d’incubare, « être étendu, couché », formé sur l’indo-européen keu-, « pencher, plier ».

D’ailleurs, que vaut une incubation si l’œuf n’est pas couvé ? Tiens ben justement, couver (selon le principe du b qui vire en v) n’est autre que cubare qui a boyagé.
Et si le cubitus se termine en coude, c’est certainement pour pouvoir plier le bras. Sans ça, on aurait l’air fin.
Quant aux concubins, ils couchent ensemble, littéralement. Sans ça, ils auraient l’air fin.

Pire encore : dans la mythologie, incube et succube sont respectivement le « démon masculin, supposé abuser des femmes durant leur sommeil » et le « démon qui prend l’apparence d’une femme pour avoir des relations sexuelles avec un homme ».

Mieux vaut cacher tout ça à l’autre morveux.

Merci de votre attention.

comment-dire

Comment dire ?

 

Les journalistes d’investigation à qui on ne la fait pas – comment dire ? – font parfois semblant d’hésiter dans leur commentaire :

une explication – comment dire ? – plutôt embarrassée.

Le procédé, à la longue, est – comment dire ? – un rien gonflant.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Le journaleux, lui, est – comment dire ? – tout fiérot de se mettre ainsi en scène. Ça lui permet – comment dire ? – de se ménager un suspense pour mieux coller au ton de la confidence, où chaque mot est pesé pour faire sentir que – comment dire ? – c’est du lourd. Sans compter l’occasion, une fois n’est pas coutume, de laisser sa neutralité au placard.

 

Mais (il faut bien que quelqu’un lui dise) « comment dire ? » établit – comment dire ? – une fausse connivence. Le journaleux sait très bien « comment dire » puisque la suite de sa phrase est déjà écrite. Peu nous chaut de savoir combien de fois il aura tourné sa langue dans sa bouche avant de cracher sa pastille.
Sous couvert de « nous on sait, et on ne vous prend pas pour des billes », c’est – comment dire ? – le contraire qui se passe.

 

Ce petit effet est aussi censé – comment dire ? – appuyer le propos. Là encore, c’est – comment dire ? – raté. Si le journaleux conclut sa formule par un mot édulcoré, il ne dit pas tout à fait ce qu’il pense.
Si bien qu’en réalité, « comment dire » est un excellent moyen de ne pas le dire, sans le dire.

 

On avait déjà l’habitude d’arrondir les angles avec « disons ». Même degré de diplomatie dans « pourrait-on dire », bientôt suivi d’« on va dire » (qui ne veut rien dire s’il n’est pas antéposé).

« Comment dire ? » passe à la vitesse supérieure ; on pourrait presque ajouter « pour ne froisser personne tout en montrant qu’on n’en pense pas moins ». Mais ça, – comment dire ? – on ne peut pas le dire.

 

Détenteurs de carte de presse, à quoi sert-ce de découvrir des pots aux roses si c’est pour tout gâcher par des « comment dire » ?

Merci de votre attention.