« Tirer la sonnette d’alarme »

 

Dans notre série expressions pas naturelles qu’on entend 900 fois par jour : « tirer la sonnette d’alarme ». Si rien ne vous choque, c’est qu’il est grand temps de la tirer, en effet.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Qu’est-ce qu’une sonnette ?

Petit instrument métallique (clochette) qui sonne pour avertir.

Tirer un engin pareil, on demande à voir. Même la grosse cloche qui indique le dernier tour se fait ding-ding-ding agiter le battant, ce qui est très différent de tirer, restez polis.

Premier problème : on ne peut que la faire sonner, cette sonnette. Mieux vaut donc chercher un autre verbe, sous peine de se faire emprisonner en prison pour pléonasme.

 

Qu’est-ce qu’une sonnette dernier cri ?

Timbre, sonnerie électrique ; objet qui sert à déclencher la sonnerie.

Typiquement la sonnette d’alarme qui nous occupe.

Sauf que devant la porte, vous qui tenez à votre articulation interphalangienne proximale comme à la prunelle de vos yeux, au lieu de toquer (parce que toquer sur une sonnette, faut déjà être khôn), votre seul réflexe est d’appuyer. Longtemps et/ou de manière répétée, faut déjà être khôn puisque manifestement, y’a personne.

Bref, vos coups de sonnette en font foi, vous êtes bel et bien en train de pousser. Tout le contraire de tirer.

 

Rendons-nous à l’évidence, « tirer la sonnette d’alarme » ne ressemble à aucun geste répertorié.

Depuis le début, on confond avec « tirer le signal d’alarme », qui se pratique encore dans le train, au grand dam de la Seuneuceufeu.

A moins que ce ne soit pour nous venger du peu d’opportunités que la vie nous offre de « tirer la chevillette ». On ne parle même pas de « bobinette », encore moins de conjuguer choir au futur.

D’autre part, il n’est pas rare que d’aucuns nous tirent par la manche pour nous inciter à venir voir.

 

Que les lanceurs d’alerte se contentent de « lancer l’alerte », ça ira bien.

Merci de votre attention.

 

Peinard

 

C’est à peine si on y pense mais peinard ne ferait-il pas référence au taulard purgeant tranquillement sa peine dans son coin ?

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Presque bingo, n’empêche : le peinard d’origine (1549) est un « vieux penard » au sort peu enviable :

vieillard, homme souffreteux, usé par l’âge ou les chagrins.

Et Dieu sait que les occases de caser « souffreteux » se font rares.

D’où, par antiphrase, le peinard du XIXe qui depuis lors coule des jours heureux.

 

S’il s’est d’abord écrit pénard, c’est qu’on a longtemps peiné sur peine. Pena (980) ; peine (1050) mais « painne perdue » deux siècles plus tard ; « prendre la paine de » (1461)… C’est pénible, tous ces revirements.
D’ailleurs, ne dit-on point encore pénal pour tout ce qui a trait aux peines de zonzon ? Penalty quand l’attaquant se fait faucher dans la surface de réparation ?

Précisément, avant d’être une « souffrance », le latin poena vaut « expiation, châtiment ». Non loin de punir (anciennement poeniere) et, dans la famille auto-flagellatrice, de repentir et pénitent. Et donc des poooortes duuuuuu péniiiiitencieeeer.

Les Grecs en font même une question d’honneur. Poinê, c’est le « prix du sang versé », sans doute sur la racine indo-européenne kwei-, « payer, racheter ».

Chez les Zanglais, pain est l’exact opposé de « plaisir », à l’image de nos joies zet de nos peines.

 

Le tout admirablement résumé par Léo Ferré :

Avec le temps, va, tout s’en va
Et l’on se sent blanchi comme un cheval fourbu
Et l’on se sent glacé dans un lit de hasard
Et l’on se sent tout seul peut-être mais peinard.

A réciter quinze fois par jour, pour la peine.

Merci de votre attention.

 

Le tube de l’été

 

Si vous avez pensé crème solaire, votre innocence vous honore. Parce qu’à chaque solstice, c’est la même limonade : le tube de l’été retentit ad nauseam. Aucun souvenir de celui de l’an dernier ? Vous le faites exprès, c’était le même que les quinze étés précédents.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Le tube de l’été est calibré pour plaire au plus grand nombre. C’est-à-dire à personne en particulier. Bien pour ça qu’il s’auto-légitime « incontournable » : impossible de passer à côté, littéralement.

Le tube. Comme s’il n’y en avait qu’un, déjà. Que tout le monde reprendrait en chœur et en schlappas, à la faveur de la mollesse moite – ou de la moiteur molle – des mois chauds. La moutonnerie à son maxi.

De l’été. Comme si les autres saisons étaient pauvres en tubes. Il est vrai qu’on ne parle jamais du « tube de l’automne ». Encore moins de celui des premières neiges. Ce qui signifie que le reste de l’année, les tubes pleuvent. C’est bien simple, on ne sait plus où donner de la tête. Heureusement, en été, on décide pour nous.

 

Voyez le peu de cas que l’on fait du vacancier standard. Est-ce à dire que le farniente en ferait un décérébré ? Pas s’il l’est déjà.

D’ailleurs, il n’est de tube de l’été qui ne se danse. Non chorégraphié, c’est le bide assuré. Modèle estival, celui qui carbure à la bière.

 

Musicalement, l’intérêt du tube de l’été avoisine celui d’une sonnerie de téléphone dans un ascenseur pour chiens. Outre la chose, c’est le mot lui-même qui donne des boutons. Et toute résistance est suspecte puisqu’il est établi que « ça va faire un carton sur les plages ».

On peut préférer la montagne.
Et se curer les oreilles au son de tubes intemporels.

Merci de votre attention.

Toboggan

 

Que ceux qui ne se sont jamais usé les fémurs à prendre à rebours un toboggan se signalent à l’entrée du parc. L’accès n’étant autorisé qu’aux enfants, attendez-vous à ce qu’on vous évacue par la peau du même nom.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Ornithorynque des bacs à sable, toboggan est si improbable qu’on ne l’imagine pas sous un autre nom. Même le rythme du mot rappelle celui de la glissade : descente avec bosse à mi-parcours puis réception (ou gamelle en cas de mauvaise poussée initiale).

Sans rire, ces deux g, ça doit être un nom inventé, non ? Moins ridicule que Ziggy Stardust mais quand même.

 

Au risque d’en décevoir certains, ils n’ont pas toujours été là. Ainsi, au XIXe, le tabagane du Canada (tapi au fond des bois) est encore un

traîneau sans patins, fait de planches recourbées à l’avant.

Autant dire une luge. Ou un bobsleigh, pour les moins regardants.

Et bientôt la piste elle-même,

aménagée dans les terrains de jeu, les parcs d’attractions et sur laquelle on se déplace dans un wagonnet ou on glisse sur les fesses.

 

Mais le mystère du toboggan demeure. Marque déposée ? C’est oublier que le tabagane première manière a de faux airs de tomahawk.

Faut dire que la trajectoire du thapaken des Algonquins a légèrement dévié chez les Français et les Britanniques qui se trouvaient là. En trois temps : tobogintobaugan → toboggan. Pourvu que la dernière orthographe tienne le coup, maintenant qu’on s’y est fait.

Quant à thapaken, vu son aspect rudimentaire et l’état des routes à l’époque, la probabilité n’est pas nulle qu’il s’agisse d’une déformation locale de tape-cul.

Merci de votre attention.

 

Comment convertir un raciste ?

 

Avec ses petits bras musclés, l’intelligence paraît bien démunie face à un mur de khônnerie.

Par exemple, vous ne pourrez pas dire qu’

un raciste, c’est quelqu’un qui se trompe de colère

au premier concerné. Car, un chinetoque étant un chinetoque, rien ne peut remettre en cause les schémas mentaux du raciste.

 

D’ailleurs, généralise-t-il vraiment plus que vous, qui nourrissez des préjugés contre le restant de l’humanité depuis le biberon ?
Deux expériences malheureuses avec des filles du sexe féminin ? « Toutes des p… sauf maman ».
Trois khoûillons d’affilée dès potron-minet ? « Mais qu’est-ce qu’ils ont tous aujourd’hui ? »
Un panel de gugusses interrogés selon leur âge, leurs revenus et leur appareil génital ? On décrète que la catégorie au grand complet répondra pareil.

Et nous faisons semblant d’y croire. C’est dire si nous sommes khôns.

 

Quant au raciste, il n’est guère aidé. Bien souvent, ceux à qui il voue sa haine ne font que pouic pour se faire aimer de lui, voire se complaisent dans le fait qu’on les stigmatise. C’est dire s’ils sont khôns, eux aussi.

 

Or donc, quelle attitude adopter ?
Réagissez en non-raciste civilisé.
Plusieurs options s’offrent à vous :

 

♦  Le raciste a réponse à tout. Les contre-exemples que vous lui dégoterez seront pour lui autant d’exceptions qui confirment la règle. A vous de lui démontrer qu’il n’y a pas de règle.

 

♦  Rappelez-lui nos ancêtres communs. S’il maintient préférer sa famille à ses amis, ses amis à ses voisins, etc., arrêtez-le au mot « famille » : nécessairement, nous faisons partie de la même. Du haut de leur arbre généalogique, le premier homme et la première fille du sexe féminin se doutaient-ils qu’ils allaient mettre bas une flèche telle que vous et un khônnard comme lui ?

♦  Grattez un peu : sous ses airs supérieurs, le raciste souffre en réalité de complexes d’infériorité mal enfouis. Les Noirs courent plus vite que les Blancs ? Expliquez que pour un voleur, c’est plus pratique et que la nature ne fait jamais rien au hasard.

 

♦  Donnant-donnant : s’il consent à faire taire ses pulsions xénophobes, mettez au placard votre propre misanthropie. Ne serait-ce que pour ne pas lui coller votre poing dans la tronche.

 

Flegme et dignité, montrez de quel bois vous vous chauffez.

 

Pas plus tard que

 

Le côté pratique de « pas plus tard que » nous aveugle. En réalité, y’a pas plus tarte, comme expression.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Même lorsque l’événement colle au présent comme un chewing-gum au bitum (ou un chewing-gume au bitume, ce qui est un drôle de goût pour un chewing-gume), « pas plus tard que » fait référence à un laps de temps écoulé :

je l’ai croisé pas plus tard qu’il y a deux jours ;
c’est ce qu’on disait pas plus tard qu’il y a dix minutes.

C’est là que le bât blesse. Remplacez par « pas moins tôt », bande de gros malins.

Devrait-on pas dire

pas plus loin dans le temps que ?

Les Zanglais, eux, ont trouvé la parade :

no more than two days ago.

Quant à nous, qui n’avons pas de mot de la trempe d’ago pour exprimer la distance entre avant-hier et aujourd’hui, on est bien embêté. Tout juste a-t-on pu bricoler « de ça », voire « en arrière » pour les plus imperméables au ridicule :

il y a dix ans en arrière.

Mochissime, isn’t it ? Et superfétatoire : « il y a dix ans » se suffit à lui-même.

 

Le plus étrange là-dedans, c’est de prendre le continuum à rebrousse-poil. Par rapport au présent, tard se situe plutôt dans le futur, non ?

Dans le passé, il n’est relatif qu’à un moment encore plus ancien :

il est venu tard.

Rendez-vous à trente, honoré à cinquante-deux : non, c’est pas du boulot ça.

Ou alors :

il est venu pas plus tard qu’à trente,

ce qui ne laisse pas d’étonner quand on connaît la propension du drôle à poser des lapins.

 

Tiens,
Justement,
Quelle coïncidence !

c’est ce que sous-entend en substance « pas plus tard que ».

Mais pourquoi cette notion de tardif pour exprimer un passé proche, même s’il résonne avec l’actualité brûlante ?

Mettons fin à cette hérésie. Pas plus tard que tout de suite.

Merci de votre attention.