Page-turner

 

Combien de mauvais livres faut-il s’être enfourné pour en qualifier un bon de « page-turner » ? A mille près ?

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Un « livre dont on ne peut se retenir de tourner les pages », voilà pour quoi se fait passer le m’as-tu-vu. Incroyable mais vrai : « page-turner » a déjà son napkin ring dans les salons où l’on speak. Il est aux portes des bookshops. Sa prochaine étape : entrer dans les mœurs, où l’attendent de pied ferme ses cousins best-seller et blockbuster.

L’urgence exige l’artillerie lourde.


Primo, « page-turner » ne se peut traduire que par « tourneur de pages ». Ce qui, jusqu’à preuve du contraire, n’est pas dans les cordes du livre itself. Il n’y a de « page-turner » que vous, ami lecteur.
Ou celui qui accompagne le pianiste en concert.
Ou à la rigueur la bise du soir, effeuillant par la fenêtre ouverte l’ouvrage resté ouvert voire la partition de l’ouverture en ré majeur.

Traduire best-seller par « meilleure vente » relève tout autant de l’hérésie. D’abord, parce que l’exotisme de l’anglais dispense justement d’évoquer notre tiroir-caisse national. Ensuite, parce que best-seller est plus vendeur que « meilleur vendeur », allez comprendre. Et pourquoi pas « best sale » ? Nul ne le sait.

Quant à blockbuster, on se demande encore comment cet « exploseur de pâtés de maisons » a pu truster le box-office, pour ne pas dire monopoliser le guichet.

 

Malgré tous ses efforts, « page-turner » n’est donc au pied de la lettre qu’un « livre dont on tourne les pages ».
C’est mieux, remarquez.
L’expérience le prouve, tourner les pages d’un livre en améliore considérablement la lecture.

C’est au moment de juger une biographie de Jimmy Page ou de Tina Turner qu’on risque d’être embêté.

Merci de votre attention.

 

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L’avaleur travail

 

« Le travail, c’est la santé ». ‘Tention : si vous précisez « rien faire, c’est la conserver », vous glorifiez moins la valeur travail que la valeur repos.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Les valeurs sont notre ciment. Les ouvriers retapant le fronton de l’hôtel de ville vous le confirmeront : pas touche à liberté, égalité, fraternité, c’est stipulé dans le contrat. Parle-t-on pour autant de « valeur liberté » ? Libre à vous.

S’ils avaient travaillé à l’école, ceux qui ne jurent que par « la valeur travail » sauraient bien que valeur est toujours suivie d’un adjectif :

une valeur sentimentale/inestimable [c’est kif-kif]

ou d’un complément du nom :

la valeur de l’argent.

Vous aurez beau la soudoyer, valeur n’accepte de se coltiner X ou Y que si elle est cotée en bourse :

la valeur Saint-Gobain

(et encore, « de l’action » est sous-entendu).

 

Reprenons le travail. Accolé proprement, il redevient une valeur parmi d’autres :

la valeur du travail.

Nettement moins fort à nos oreilles que

la valeur travail.

Ou comment cautionner l’idée malgré nous ! Bien sympa, les valeurs de justice, d’intelligence, de courage ; travail, lui, tient debout tout seul. Un substantif en apesanteur et voilà l’travail.

 

A première vue, cet élagage syntaxique prête à la rigolade. Sauf qu’il s’agit en douce d’imposer « la valeur travail » comme valeur suprême.
(Re)lisez 1984 : vous pouvez commencer à choper le traczir, mes moutons.

Merci de votre attention.

Coordonnées

 

Faites bien gaffe à qui vous laissez vos coordonnées. D’aucuns seraient capables de vous retrouver.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Naguère latitude et longitude, qu’entend-on de nos jours par coordonnées ? Numéro de téléphone, adresse postale et, depuis la fin du siècle dernier (notez, futurs historiens), électronique. Depuis qu’on envoie des courriels par-delà les océans, plus personne n’a le pied marin.

 

Avec un sextant, pas le choix : on n’obtient un point sur la carte qu’en recoupant deux coordonnées. Dans un répertoire, le terme se galvaude à la vitesse d’un drone au galop. Une seule coordonnée suffit à vous mettre le grappin dessus.

Car co-, quoiqu’il aille avec tout, n’est pas là pour la déco. Un bateau perdu en mer qui n’indiquerait que sa position longitudinale ne risque pas de revoir sa Normandie. Les secours y réfléchiraient à deux fois avant d’embarquer pour un tour du monde.

 

Définition du cours de maths, parce qu’on n’y coupera pas :

distance à l’origine de la projection d’un point sur des axes de référence.

L’abscisse et l’ordonnée, pour ne pas les nommer. Pourquoi la première vit-elle sous le patriarcat de l’autre ? Le couple aurait très bien pu s’appeler coabscisses, si toutefois ç’avait été facile à écrire.

 

Mais alors, que mettre en abscisse ? L’adresse ? Et en ordonnée ? Ça ne tient pas. Encore une fois, on peut vous localiser par n’importe quel moyen. Contrairement au téléphone fixe qui vous assignait à résidence (z’allez de révélation en révélation, futurs historiens), le portable vous accompagne hors de vos pénates. On n’est plus chez soi.

Quant aux « coordonnées bancaires », elles ne sont qu’une série de codes chiffrés. Nada qui ressemble à un quelconque croisement sur nos deux axes chéris.

 

Comment Maître dico justifie-t-il ce piratage de coordonnées ?

Par extension et familier.

Sauf son respect, il rame un peu sur ce coup-là.

Merci de votre attention.

Consommer les consonnes

 

Un mal pernicieux s’étend à toute la population : nous bouffons de la consonne comme le laïcard du curé. La différence, c’est que les curés, on peut s’en passer.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Cas le plus préoccupant : suggestion. Dans votre bouche, elle se mue en sujestion, vos dénégations n’y feront rien. Et à l’allure où sa consœur gestion s’invite dans la conversation, maquillée en gession pour mieux passer inaperçue (c’est égal, on t’a repérée), on confondra bientôt suggestion et sujétion, cette « dépendance » qui ne demandait qu’à assujettir en paix.

Or, si suggestion = sujestion voire sujétion, que ne pratique-t-on l’ablation sur suggérer ? On en connaît qui sujèrent déjà sans anesthésie.

Doit-on rappeler que suggestion et suggérer renferment le son [gʒ], pépite unique dans toute la langue ? Aggiornamento, taleggio, loggia… Pouvez chercher, partout ailleurs, le double g se contente de faire [dʒ], quand il ne bute pas sur le double vitrage de groggy, jogging ou aggloméré. Rien que pour ça, suggestion mérite qu’on l’articule avec le gouleyant voulu.

 

Autre vocable en péril : explication. Là encore, sans esplication, certains réussissent l’esploit de moudre un x en s. Et sans le faire esprès, ce qui est encore plus estrordinaire.

Raboter les sons d’un mot, c’est le vider de son sang, Tant que nous faisons comme si de rien n’était, la situation est inestricable.

 

Et n’allez pas croire que nos amis méridionaux soient épargnés. Parce qu’ils pronônceraient touteus les lettreus ? Avé leur assent, ça reste à voir.

Remontons deux lignes plus haut : on ne l’avait pas vu parce qu’il est discret mais parce que avait ouvert la voie. Qui le prononce encore par ce que, comme son sens nous le hurle ? Pas tous en même temps.
Parsque au maximum ; pasque pour le tout-venant.

 

Suggestion d’explication : c’est parce qu’on n’a pas toute la nuit.

Merci d’vot’ attention.

 

Quoi quoi mon quoi

 

Du diable si les grammairiens savent où le ranger. Mais quoi ? Quoi.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Il faut lui dire quoi ?
Il faut lui dire, quoi.

Pronom relatif ou interrogatif en temps normal, quoi se contente à l’oral de terminer vos phrases, sans qu’on puisse le raccrocher à un quelconque wagon.

Résumant le propos :

vacances de merde, quoi

ou laissant planer l’imprécision :

cinq-six, quoi,

l’animal permet de se dédouaner à peu de frais. A charge pour l’interlocuteur de décider à votre place.

 

Point n’est-il nécessaire d’avoir bouffé du Bled au berceau pour sentir que ce quoi-là ne renvoie qu’à lui-même. Il a donc l’honneur de rejoindre la cohorte des voilà, voyez et autres quelque part, ces pointillés de sens qui n’explicitent que pouic tout en encombrant la conversation. Usage casse-bonbon s’il en est.

 

D’autant plus que le zigomar, on l’a vu, résiste farouchement à l’analyse. On cerne à peu près sa fonction mais sa nature ? Conjecturez si ça vous chante. (Summum du mystère : la locution restée célèbre « non mais allo quoi », dont aucun des mots ne peut nous renseigner sur son sens exact).

Si on le remplaçait par en somme, grosso modo, pour ainsi dire, si vous voulez ?
Ou même comment, , quand, nabab, trottinettequoi pouvant être tout et n’importe quoi, toutes les fantaisies sont permises.

 

Françaises, Français, francophones, francophones, il ne tient qu’à vous d’oublier un peu votre moutonnerie en devisant avec votre voisin.
Allez quoi, c’est pas si compliqué.

Merci de votre attention.

 

Les oreilles de lapin

 

Après le chewing-gum dans les cheveux, certains passent aux oreilles de lapin sur les photos. Vocation qui perdure ensuite chez les spammeurs professionnels.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Il suffit qu’un groupe projette de se faire tirer le portrait pour qu’en sévisse un des membres. Or, une fois emplafonné le coupable, quelles raisons invoquera-t-il pour expliquer son geste ? Aucune, si ce n’est la satisfaction d’avoir ruiné le cliché et attiré l’attention. Sur lui, plus que sur sa soi-disant victime.
Autant dire que personne ne connaît l’origine d’une pratique aussi obscure.

 

Oreilles de lapin, déshonneur ultime ? Pas qu’on sache. (Cas particulier : les bunnies de certain magazine).
Rappelons qu’un lapin de garenne dans la force de l’âge perçoit non seulement le moindre pet de carotte à la ronde mais se thermorégule grâce auxdites. Selon certaines sources non vérifiées, elles feraient aussi couchette et mini-bar.

 

Cette paire de fausses oreilles est d’autant plus absurde qu’on distingue toujours les vraies dans le prolongement des tempes du sujet. (Cas particulier : les bunnies de certain magazine, dont d’autres types de paires sont scrutées. C’est dire si les oreilles sont une zone érogène mésestimée).

A moins qu’il ne s’agisse en fait d’un bonnet d’âne ? Allons bon. En regardant bien, on est plus proche du V de la victoire que du baudet ou du lagomorphe. Là encore, l’attaque est contre-productive.

 

Non, cette histoire d’oreilles de lapin, ça ne fait rire que l’autre emplafonné, ça retarde le photographe, et ça s’efface sous Photoshop. Moyennant finances, il est même probable qu’un filtre les bannisse déjà automatiquement sur le mode anti-yeux rouges.

Note : si un lapin a les yeux rouges, c’est qu’il est atteint de myxomatose. Mieux vaut alors cesser de le prendre en photo et l’emmener au plus vite chez le vétérinaire, dont la table basse manque singulièrement de Playboy.

Merci de votre attention.

 

In the baba

 

Tout bien considéré, cet individu que vous estimiez naguère est en fait un « enculé ». Si ça peut vous consoler, dites-vous que l’injure n’a pas lieu d’être.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Terme injurieux : « Espèce d’enculé ».

Nul besoin de dictionnaire pour nous rappeler ce qu’est un enculé. L’Italien, qui a le vaffanculo ! facile, prend encore des gants : son enculé n’est qu’en devenir.

Mais à la réflexion, l’enculé n’est-il pas victime de son sort ? Dans l’histoire, s’il fallait vouer quelqu’un aux gémonies, ce serait plutôt l’enculeur. On connaît des mouches que cette perspective séduirait.

 

D’ailleurs, on ne dit jamais « une enculée ». Au féminin, la connotation sexuelle reprend ses droits aussi sec.

Bien la preuve que se laisser aller à traiter une pourriture d’« enculé » est une forme d’homophobie refoulée. Tout comme « gros pédé », « grosse folle » ou « grosse tata », qui ne visent pourtant ni les gros, ni les fous, ni la famille particulièrement. Allez comprendre.

« Enculé » constitue-t-il alors une discrimination envers les homos ? N’employons pas, mes moutons, des mots en vogue sans en penser un seul. La communauté gay ne se sentira pas offensée, pour la bonne raison que cela suppose qu’il y ait une « communauté hétéro ». Ce qui, entre nous, est à pisser dans la culotte de son voisinenculé notoire, pour le coup.

 

La charge péjorative d’« enculé » se dégonfle donc telle une verge post coïtum.
A cet égard, la trajectoire de son compère enfoiré est intéressante. D’invective suprême, l’adjectif est devenu, quand je pense à toi je pense à moi, la tendresse incarnée. « Enculé » empruntera-t-il le même chemin ? C’est peu probable.

 

Hors de l’alcôve, on ne le sait que trop, se faire enculer est rarement volontaire. Frais supplémentaires, publicité mensongère, duperies en tous genres : nous sommes tous — profondément — des enculés.

Merci de votre attention.