« Tirer la sonnette d’alarme »

 

Dans notre série expressions pas naturelles qu’on entend 900 fois par jour : « tirer la sonnette d’alarme ». Si rien ne vous choque, c’est qu’il est grand temps de la tirer, en effet.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Qu’est-ce qu’une sonnette ?

Petit instrument métallique (clochette) qui sonne pour avertir.

Tirer un engin pareil, on demande à voir. Même la grosse cloche qui indique le dernier tour se fait ding-ding-ding agiter le battant, ce qui est très différent de tirer, restez polis.

Premier problème : on ne peut que la faire sonner, cette sonnette. Mieux vaut donc chercher un autre verbe, sous peine de se faire emprisonner en prison pour pléonasme.

 

Qu’est-ce qu’une sonnette dernier cri ?

Timbre, sonnerie électrique ; objet qui sert à déclencher la sonnerie.

Typiquement la sonnette d’alarme qui nous occupe.

Sauf que devant la porte, vous qui tenez à votre articulation interphalangienne proximale comme à la prunelle de vos yeux, au lieu de toquer (parce que toquer sur une sonnette, faut déjà être khôn), votre seul réflexe est d’appuyer. Longtemps et/ou de manière répétée, faut déjà être khôn puisque manifestement, y’a personne.

Bref, vos coups de sonnette en font foi, vous êtes bel et bien en train de pousser. Tout le contraire de tirer.

 

Rendons-nous à l’évidence, « tirer la sonnette d’alarme » ne ressemble à aucun geste répertorié.

Depuis le début, on confond avec « tirer le signal d’alarme », qui se pratique encore dans le train, au grand dam de la Seuneuceufeu.

A moins que ce ne soit pour nous venger du peu d’opportunités que la vie nous offre de « tirer la chevillette ». On ne parle même pas de « bobinette », encore moins de conjuguer choir au futur.

D’autre part, il n’est pas rare que d’aucuns nous tirent par la manche pour nous inciter à venir voir.

 

Que les lanceurs d’alerte se contentent de « lancer l’alerte », ça ira bien.

Merci de votre attention.

 

Le tube de l’été

 

Si vous avez pensé crème solaire, votre innocence vous honore. Parce qu’à chaque solstice, c’est la même limonade : le tube de l’été retentit ad nauseam. Aucun souvenir de celui de l’an dernier ? Vous le faites exprès, c’était le même que les quinze étés précédents.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Le tube de l’été est calibré pour plaire au plus grand nombre. C’est-à-dire à personne en particulier. Bien pour ça qu’il s’auto-légitime « incontournable » : impossible de passer à côté, littéralement.

Le tube. Comme s’il n’y en avait qu’un, déjà. Que tout le monde reprendrait en chœur et en schlappas, à la faveur de la mollesse moite – ou de la moiteur molle – des mois chauds. La moutonnerie à son maxi.

De l’été. Comme si les autres saisons étaient pauvres en tubes. Il est vrai qu’on ne parle jamais du « tube de l’automne ». Encore moins de celui des premières neiges. Ce qui signifie que le reste de l’année, les tubes pleuvent. C’est bien simple, on ne sait plus où donner de la tête. Heureusement, en été, on décide pour nous.

 

Voyez le peu de cas que l’on fait du vacancier standard. Est-ce à dire que le farniente en ferait un décérébré ? Pas s’il l’est déjà.

D’ailleurs, il n’est de tube de l’été qui ne se danse. Non chorégraphié, c’est le bide assuré. Modèle estival, celui qui carbure à la bière.

 

Musicalement, l’intérêt du tube de l’été avoisine celui d’une sonnerie de téléphone dans un ascenseur pour chiens. Outre la chose, c’est le mot lui-même qui donne des boutons. Et toute résistance est suspecte puisqu’il est établi que « ça va faire un carton sur les plages ».

On peut préférer la montagne.
Et se curer les oreilles au son de tubes intemporels.

Merci de votre attention.

Pas plus tard que

 

Le côté pratique de « pas plus tard que » nous aveugle. En réalité, y’a pas plus tarte, comme expression.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Même lorsque l’événement colle au présent comme un chewing-gum au bitum (ou un chewing-gume au bitume, ce qui est un drôle de goût pour un chewing-gume), « pas plus tard que » fait référence à un laps de temps écoulé :

je l’ai croisé pas plus tard qu’il y a deux jours ;
c’est ce qu’on disait pas plus tard qu’il y a dix minutes.

C’est là que le bât blesse. Remplacez par « pas moins tôt », bande de gros malins.

Devrait-on pas dire

pas plus loin dans le temps que ?

Les Zanglais, eux, ont trouvé la parade :

no more than two days ago.

Quant à nous, qui n’avons pas de mot de la trempe d’ago pour exprimer la distance entre avant-hier et aujourd’hui, on est bien embêté. Tout juste a-t-on pu bricoler « de ça », voire « en arrière » pour les plus imperméables au ridicule :

il y a dix ans en arrière.

Mochissime, isn’t it ? Et superfétatoire : « il y a dix ans » se suffit à lui-même.

 

Le plus étrange là-dedans, c’est de prendre le continuum à rebrousse-poil. Par rapport au présent, tard se situe plutôt dans le futur, non ?

Dans le passé, il n’est relatif qu’à un moment encore plus ancien :

il est venu tard.

Rendez-vous à trente, honoré à cinquante-deux : non, c’est pas du boulot ça.

Ou alors :

il est venu pas plus tard qu’à trente,

ce qui ne laisse pas d’étonner quand on connaît la propension du drôle à poser des lapins.

 

Tiens,
Justement,
Quelle coïncidence !

c’est ce que sous-entend en substance « pas plus tard que ».

Mais pourquoi cette notion de tardif pour exprimer un passé proche, même s’il résonne avec l’actualité brûlante ?

Mettons fin à cette hérésie. Pas plus tard que tout de suite.

Merci de votre attention.

 

Ici la Terre

 

Uranus, Jupiter, Neptune… Tous plus classes les uns que les autres, les noms des planètes. Pour ce qui nous concerne en revanche, nous avons bien chié dans la colle.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Tout baptême est empreint de gravité. Terrestre en l’occurrence. Parce que, quitte à rester terre à terre, on avait autant choisir Sol ou Plancher des vaches. Ou Le par terre.

Chez les voisins, même manque criant d’originalité : Earth (anglais), Erde (allemand), Terra (italien), dàdi (« grande terre » des Chinois)… on en passe et des plus plates.

Et les civilisations qui nous ont précédé ? Chez les Grecs, elle prend le nom de Gaïa, la déesse mère. N’avait-ce pas davantage de gueule ?

En sus, imaginez nos expressions transposées aux autres astres. « Un homme à terre » = « un homme à saturne ». France terre d’accueil deviendrait France vénus d’accueil. Et une vigie qui crierait « Terre ! », c’est comme si elle s’époumonait « Mercure ! ».

 

Fort à propos, nommer Terre une planète recouverte à 70% d’eau, il y a de quoi rendre son quatre-heures de rire. La moindre des politesses aurait été de l’appeler Mer. Seule concession à cette vérité : « la planète bleue », qui vient parfois paraphraser « la Terre ». Aaaaah faudrait savoir. Soit la Terre est de couleur terre, soit elle est bleue et il faut la débaptiser d’urgence.

 

D’ailleurs, la mythologie, c’est toujours pour les autres. Pour rester dans les divinités, tout le monde porte un prénom : Allah, Yahvé… Sauf Dieu. Dieu, c’est un peu comme si on l’appelait Chef.

 

Heureusement que le reste du système solaire nous ignore. Les Martiens seraient sans doute moyennement emballés par leur blase terrestre, alors qu’eux-mêmes se donnent du zlutz.
Nettement moins poétique que le zlotz par lequel ils nous désignent dans leur langue.

Merci de votre attention.

 

Compartiments de jeu

 

Pour faire oublier qu’on le paye un peu pour des prunes, le commentateur sportif – voire le sportif lui-même – utilise des expressions trop sérieuses pour être honnêtes. On apprend ainsi à l’heure du bilan qu’Untel a été bon « dans tous les compartiments du jeu ».

Mais revenons à nos moutons, moutons.

S’il se bornait à la tactique (attaque, défense et c’est tout), le zigoto au micro ferait le tour de la question sans avoir recours à de tels zartifices. Mais des stats détaillées jusqu’à l’os l’incitent en temps réel à souligner la maîtrise technique des joueurs. Et à éclabousser de son analyse le téléspectateur qui
1) n’en demandait pas tant,
2) n’en a pas grand-chose à secouer,
3) aimerait juste revoir l’action au ralenti.

 

Quel rapport avec le compartiment à glaçons ou ceux du train TER qui arrivera en gare voie B éloignez-vous de la bordure du quai s’il-vous-plaît ? L’habitude de mettre le réel dans des cases, sans doute.

On oublie que l’essentiel est ailleurs. Que nous sert de connaître la longueur moyenne d’une phrase de Proust ?
Evidemment, comme on ne sait pas d’où vient l’inspiration, on se venge en l’émiettant en compartiments. Le gars non doué causera matos au lieu de peaufiner son art. C’est ce qui distingue le musicien du zicos.

 

Dans la même veine, d’aucuns déterreront sans que ça les gêne le mot filière. Au tennis notamment :

cette filière de fond de court lui a plutôt réussi jusqu’à présent.

Administrative ou technique, on voit bien. Bovine ou porcine itou. Mais la filière du filet ? Nous v’là paumés. Dans ces conditions, pourquoi pas branche ou secteur ?

Figurez-vous que les moins bégueules s’y aventurent déjà :

l’équipe a encore progressé dans le secteur défensif.

 

Caser compartiment, filière, secteur et branche dans la même phrase : la performance n’est plus qu’une question de temps.

Merci de votre attention.

 

Dépasser sa pensée

 

Suite à une engueulade, la coutume veut qu’un des deux belligérants s’excuse au motif que ses mots ont dépassé sa pensée. S’il le pense sincèrement, ça nous dépasse.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Parce qu’à l’instant où nos deux zozos s’envoient des fions, ils pensent exactement ce qu’ils disent. Sans ça, pas d’engueulade, ce moment rare où l’on déballe tout sans arrière-pensée.

En partant du principe que les mots de la colère traduisent fidèlement la colère, comment peuvent-ils la « dépasser » ? Absurde. En plus de penser ce qu’il pense (ce qui est déjà rédhibitoire), l’autre se fourvoie s’il pense vous convaincre qu’il ne le pensait pas. Enterrer la hache de guerre requerrait une plus grande franchise.

 

Avec la mauvaise foi au moins, tout est clair : les mots contredisent la pensée. Mais ce « pauvre merde » qui vous était destiné ? Il ne voulait pas dire moins que « pauvre merde ». Idem lorsque vous avez recommandé à votre interlocuteur d’« aller chier dans sa caisse » : ne le pensiez-vous pas de toutes vos forces ?
Et lorsqu’encore plus haut dans les étages il s’est agi de se « pisser à la raie », nul doute que l’équation mots/pensée se serait vérifiée si les conditions avaient été réunies (contenu des vessies respectives, baissage de froc de bonne grâce, absence de témoins…).

 

Ce qui nous conduit à cette passionnante question au carrefour de la philosophie et des sciences cognitives : le langage est-il le reflet de la pensée ou au contraire ce qui la structure ? En d’autres termes, pensons-nous plus clairement grâce au langage ? Le fait qu’un expatrié jure par réflexe dans sa langue maternelle irait dans ce sens. Mais alors, en quelle langue rêvons-nous au juste ?

 

Quoi qu’il en soit, on ne peut choisir ses noms d’oiseaux qu’en fonction de ce qu’on pense.
Si donc vous tenez à vous réconcilier avec votre trouduc, reconnaissez simplement vous être laissé dépasser par vos émotions.

Merci de votre attention.

 

Carrément

 

« Avec joie », « bille en tête », « pissaladière », on hésite encore sur le prochain sens de carrément. N’hésitez pas à proposer le vôtre. Le gagnant recevra tous les billets de ce blog en avant-première. Carrément.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Difficile de trouver un équivalent potable à cet adverbe épatant. Selon qu’il habille un verbe ou une épithète, seuls « même », « aller jusqu’à » ou « ne pas hésiter à » lui parviennent à la cheville. Carrément dingue quand on songe que carrément est construit sur carré. Essayez avec d’autres quadrilatères.

Quant à savoir pourquoi carrément en est venu à signifier carrément, ce n’est pas qu’on n’en ait rien à carrer mais c’est son futur qui nous tarabuste.

 

En devisant avec votre prochain, vous aurez noté qu’on est – sans raison apparente – passé de carrément le terrible à carrément l’imbécile heureux.

Jusque-là, l’option était radicale :

il l’a carrément giflée.

Version branchée, carrément se contente d’approuver au superlatif :

– Tu viens ?
– Carrément !

Comme si la chose requérait une audace folle.

Dans la même veine, pourquoi pas « excessivement » ou « trop » ? Ah, on nous signale que « trop » est déjà concerné.

 

Tout porte à croire que le pedzouille ayant inauguré la formule pensait plutôt à « et comment ». Et que, faute de vocabulaire, par rapprochement phonétique, il s’en est pris à carrément.

Symptomatique d’une époque où surjouer c’est exister. Comme on ne cesse de le baver ici même, c’est la langue que nous chargeons de ressentir à notre place. Et une langue chargée, c’est signe qu’on ne va carrément pas bien.

Merci de votre attention.