« J’ai pécho »

 

Ad nauseam, un site de rencontres d’un soir a recyclé en slogan l’expression « j’ai pécho » :

Les pubeux ont encore, encore, encore, encore, encore perdu une occasion de se taire.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Dans le coin inférieur, on est prié de croire que

pécho = séduire.

C’est à se tenir les côtes mutuellement.

Sans hurler avec les chiennes de garde, « pécho » est l’un des mots les plus détestables de tous les temps. Du moins, depuis l’invention du verlan, car à force d’essayer de le conjuguer (« pécho », bas de plafond, n’admettant que l’infinitif et le passé composé), on en oublie que

pécho = choper.

L’ombre du prédateur est encore accentuée par pêcher, dont la gémellité avec « pécho » ne joue pas en faveur du drôle.

 

Pour ne plus passer pour ce qu’il est, le plouc de base troquera donc le trop explicite

j’ai chopé une meuf

au profit de

j’ai pécho.

Notez que toute espèce de transitivité a disparu : « pécho » se suffit à lui-même, peu importe la meuf concernée. L’important est de coincer, d’attraper, de ferrer, et autres glorieux synonymes de « choper ».

Pour les relents de laitance séchée, c’est par ici.

 

Laborieusement, le spot tente aussi de mettre le verbe dans la bouche de Madame. Ultime égard pour la « cible » secondaire : les fille du sexe féminin ont peut-être envie de « pécho », elles aussi. En tout cas, elle sont consentantes.
Autant dire qu’on n’y croit pas une seconde. « Pécho » n’est utilisé que par les mâles dominants, c’est déjà bien assez.

 

Assumer « avoir pécho » sa conquête les yeux dans les yeux l’amène souvent à le tégrére.

Merci de votre attention.

 

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« Chef »

 

Déchetterie, bistro reculé, casse auto, autant d’antres de la testostérone où est intronisé « chef » n’importe quel mâle de passage. Bien que celui-ci ne connaisse pas ses subordonnés, de toute évidence.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

« Chef » est censé faire office de prénom. A ne pas confondre avec « le chef » qui, lui, en a un par ailleurs.

« Chef » est extrêmement déplaisant, dans tous les cas de figure :

  • un meneur d’hommes pourra se sentir flatté dans un premier temps. Mais quelle désillusion lorsqu’à peine le dos tourné, il découvrira que dix autres « chefs » le talonnent.
  •  si au contraire le type n’a rien d’un hiérarque et qu’au surplus il abhorre l’endroit, où il s’est rendu à reculons, ce « chef » au deuxième degré lui donnera des brûlures d’estomac au troisième degré.

 

Façon de parler, diront les avocats du diable. Quiconque pratique un dur labeur peut bien se permettre cette petite connivence. Indifférencié, « chef » abolit même les frontières sociales.
Chers Maîtres, vous ne vous êtes jamais fait appeler « chef ».

Remarquez qu’une nana du sexe féminin non identifiée y échappera elle aussi. C’est à vous et vous seuls, messieurs, que l’on donne du « chef » – sans vous demander votre avis.

A ce compte-là, pourquoi pas « mec », « p’tite tête », « coucouille » ou « hé toi là », puisque manifestement, celui qui vous tient pour « chef » a le droit de vous tutoyer (mais seulement lui) ? Car cette adresse impersonnelle est non seulement un manque de respect, mais elle témoigne, sous ses airs soumis, que c’est son locuteur qui a le pouvoir sur vous.

Pendant ce temps, « monsieur », dont la neutralité a fait ses preuves, n’a plus qu’à rentrer chez mémé.

 

A moins que ce « chef » pour rire ne soit un exutoire pour oublier l’officiel, celui dont l’ombre plane en permanence ?
La psychologie testostéronée nous échappe.

Merci de votre attention.

 

Attentionné

 

Zieutons-le attentivement : attentionné ressemble à un néologisme comme deux gouttes d’eau des fleurs. On a beau ne plus y prêter attention depuis le temps, rien ne dit que le crime est prescriptionné.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

D’après une source proche de l’enquête, nous aurions forgé attentionné à partir d’attention un jour de 1823 où il ne faisait pas beau. Ainsi, être attentionné revient à couvrir d’attentions son (le plus souvent, sa) partenaire (tiens c’est vrai, et l’égalité alors, filles du sexe féminin ?). Ce qui est, avant tout, une marque d’attention. Laquelle donne attentif jusqu’à preuve du contraire.

Aussi prévenant soit-il, attentionné arrive donc après la bataille.

 

Notez que celui qui multiplie les attentions ne dit jamais de lui-même qu’il est attentionné, ce qui contreviendrait à sa délicatesse légendaire. Sauf sur un CV, pour une âme sœur de passage :

grand, sportif, attentionné (…)

A se taper les adducteurs ! Est-on attentionné par nature avec n’importe qui ? Encore faut-il que les sentiments soient là.

 

Mais on s’égare.

Ne ferait-on pas fausse route depuis le début, d’ailleurs ? Vu ses airs de participe passé adjectivé (le verbe attentionner a eu son heure de gloire, ‘tention), on devrait plutôt qualifier d’attentionné l’être cher à qui l’attention est destinée. Gentlemen, soyez attentifs.

 

Au fait, au moment de recevoir une attention, ne vous contentez pas de la réceptionner, au risque de déceptionner l’attentionné.

Merci de votre attention, fallait pas.

 

Ça m’interroge

 

Tout doucettement, « ça me pose question » s’est mué en « ça m’interroge ». Sans doute sous l’influence de « ça m’interpelle », qui avait déjà repoussé les limites du grotesque.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Dans le registre de la question existentielle, « ça m’interroge » franchit un cap : c’est la vision même du monde qui est remise en cause. Enfin, s’il faut en croire le locuteur. Expression typique du pédant de service, « ça m’interroge » est prétexte à parler de soi plutôt que de la question du jour, y compris dans l’indépassable

j’ai une question qui m’interroge.

Tout ça pour éviter d’articuler :

ça me fait m’interroger,

plus lourdingue mais correct.

Titiller, travailler, turlupiner marchent avec ça, eux. Vous pouvez toujours essayer de turlupiner quelqu’un, si ça vous chante.

 

Mais l’absurdissime réside dans l’inversion du sujet : jusque-là, seule la maîcresse et une ou deux figures d’autorité pouvaient interroger quelqu’un. Lequel, dans un accès pronominal, finissait éventuellement par s’interroger dans son coin. Dorénavant, quelque chose nous interroge. On y consent d’autant plus que c’est nous qui choisissons quoi. Et, tout occupé à se laisser interroger, on en oublie de se creuser la soupière : l’essentiel est dans l’air qu’on se donne.

Phase dite du nez dans le caca (parce qu’on n’y coupera pas) :

Interroger : questionner (qqn) avec l’idée qu’il doit une réponse :
la police interroge les témoins.

Ou, à la rigueur,

examiner avec attention (qqch) pour trouver une réponse à des questions :
interroger le passé.

Dans « ça m’interroge », ça est donc censé trouver une réponse en moi. Pratique ! Sauf qu’on ne la voit jamais, et pour cause.

Notez que

la police interpelle les suspects

également, ce qui donne du grain à moudre au soi-disant interpellé de tout à l’heure.

La police n’est pas censée interroger à coups de bottin dans la gueule, pourtant c’est ce que mériteraient ceux que le procédé interroge.

Merci de votre attention.

 

« La question noire »

 

Pour commémorer la mort de Martin Luther King, rien de tel qu’un « spécialiste de la question noire ». Il y a de quoi se poser des questions, et des regards noirs qui se perdent. Faisons un rêve : et si on avait mal entendu ?

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Un gonze interrogé à cette occase jugeait l’expression « le problème noir » trop fétide pour être honnête. Et d’enquiller allègrement sur « la question noire ». Moins problématique, assurément.

 

Sauf que si « question noire » il y a, il faut la régler. Et même lui trouver une « solution » rapidos. Toute ressemblance avec une « question juive » de sinistre mémoire ne serait que pure coïncidence.

En sus, parler de « question noire » suppose une « question blanche », dont on se demande dans quel esprit suprématiste elle pourrait germer.

 

‘Tention, s’agit pas de nier que tout n’est pas rose. Mais en faire une « question » revenant sur le tapis, c’est ramener les Noirs – sous couvert de « neutralité » du vocabulaire – à leur condition de caillou dans la chaussure.

Prenons de la hauteur. « La question raciale » alors ? Etant donné qu’il ne saurait être question de « races », là encore, on s’écharpe pour rien. Le seul vrai ennemi de l’Homme, c’est la khônnerie, qui ne connaît ni couleurs ni frontières. Mais on ne peut quand même pas s’entretuer jusqu’au dernier, ce serait trop khôn.

 

Une fois n’est pas coutume, laissons-nous séduire par un faux-ami : en anglais, question au sens de problème se dit issue. Et si la réponse était dans la « réponse noire » ?

A force d’envisager, même sociologiquement, la coexistence des Noirs, Jaunes, Rouges, Mauves tirant sur le Bleu et Blancs crème comme une « question » à résoudre, point ne faudra-t-il chouiner si les communautés en question se sentent visées.
Alors que les individus qui en font partie, eux, ne demandaient qu’à rester peinards.

Merci de votre attention.

 

Mise à l’épreuve

 

Tendez l’oreille : sans raison particulière, certains orateurs n’hésitent plus à s’asseoir sur la conjugaison du verbe mettre dans une locution.

Au hasard :

les mesures qui ont été mis en place.

Tout zig normalement constitué ne saurait plus où se mettre.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Naguère encore, nous profitions de l’aubaine pour faire la liaison toutes babines retroussées :

les mesures mises en place = [zz].

Dorénavant, c’est comme si le groupe verbal était considéré comme un tout invariable. Sans doute – mal du siècle – parce que ça va plus vite. Que la chose soit au singulier ou au pluriel, au masculin ou au féminin, c’est égal : elle est « mienplace », point.

 

A trop considérer notre patois comme une entité extérieure à nous, trop compliquée pour en assimiler les codes (alors même que nous le parlons du lever au coucher du soleil), pas étonnant qu’on en arrive à des aberrations pareilles, les poteaux. Voyons les choses en face : les règles élémentaires sont miàsac dans l’indifférence générale.

 

Catastrophe nationale plus grande que la misère, le climat et l’accent grand-breton réunis, l’accord des participes passés vient d’entrer dans une nouvelle ère : la terminaison unique. On se souviendra que c’est tombé sur mettre.

Alors que hein, au risque de se répéter, il suffirait de remplacer par prendre pour toucher du doigt l’absurdité à chaque fois :

les mesures qui ont été prises

et donc

mises.

 

Si les troubles persistent, faites-vous amputer la langue sans anesthésie. Ça vous remettra les idées en place.

Merci de votre attention.

 

Le play-back

 

Si vous lisiez ce billet en play-back, vous y prendriez moins de plaisir puisque ce serait pour de faux.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

A chaque passage télé, même foutage de gueule : l’artiste chante en play-back en tâchant de faire croire (avec toute la conviction de la main qui ne tient pas le micro) que la performance est en direct.
Mascarade particulièrement flagrante lors d’un fondu (ou fade-out, comme disent les Angliches). Quand le son diminue, il faudrait déjà la mettre en sourdine comme un seul homme jusqu’au silence complet, dans la vraie vie. Au lieu de quoi les zigomars continuent de zigoter devant la caméra.
Simuler l’orgasme à côté mériterait une auréole, et pas le genre d’auréoles auquel on pense de prime abord.

 

La ruse a beau être éventée depuis l’invention de la bande-son, on ne s’en offusque plus. Est-ce à dire que le play-back permet de gagner du temps ? Pas pour les roadies en tout cas, contraints de déplacer l’intégralité du barda pour des nèfles à seule fin d’entretenir l’illusion (excepté les câbles dont, vous ferez gaffe, la moitié n’est pas branchée. Et pour cause).

Certes, la chanson sonne comme sur le disque puisque c’est le disque. Mais songez à l’effort de concentration pour rendre naturel le mouvement des lèvres (ou lip-syncing, comme disent les Angliches). Essayez devant votre glace. L’exécution de la ritournelle à pleine voix ne serait-elle pas plus reposante ?

 

Et d’ailleurs, que n’en fait-on autant sur les planches ? Envoyer la purée des coulisses éviterait les affres du trou de mémoire au moment d’attaquer la tirade de Cyrano ou le monologue d’Hamlet.

 

Le play-back est au spectacle vivant ce que le micro-ondes est à la cuisine : du prêt-à-consommer.

Merci de votre attention.