L’avaleur travail

 

« Le travail, c’est la santé ». ‘Tention : si vous précisez « rien faire, c’est la conserver », vous glorifiez moins la valeur travail que la valeur repos.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Les valeurs sont notre ciment. Les ouvriers retapant le fronton de l’hôtel de ville vous le confirmeront : pas touche à liberté, égalité, fraternité, c’est stipulé dans le contrat. Parle-t-on pour autant de « valeur liberté » ? Libre à vous.

S’ils avaient travaillé à l’école, ceux qui ne jurent que par « la valeur travail » sauraient bien que valeur est toujours suivie d’un adjectif :

une valeur sentimentale/inestimable [c’est kif-kif]

ou d’un complément du nom :

la valeur de l’argent.

Vous aurez beau la soudoyer, valeur n’accepte de se coltiner X ou Y que si elle est cotée en bourse :

la valeur Saint-Gobain

(et encore, « de l’action » est sous-entendu).

 

Reprenons le travail. Accolé proprement, il redevient une valeur parmi d’autres :

la valeur du travail.

Nettement moins fort à nos oreilles que

la valeur travail.

Ou comment cautionner l’idée malgré nous ! Bien sympa, les valeurs de justice, d’intelligence, de courage ; travail, lui, tient debout tout seul. Un substantif en apesanteur et voilà l’travail.

 

A première vue, cet élagage syntaxique prête à la rigolade. Sauf qu’il s’agit en douce d’imposer « la valeur travail » comme valeur suprême.
(Re)lisez 1984 : vous pouvez commencer à choper le traczir, mes moutons.

Merci de votre attention.

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Suréquipée

 

Les constructeurs automobiles pourraient se l’épargner, cette précision. Aucune chignole ne sort plus sous-équipée de l’usine. Ni même simplement équipée.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Sans toutes les options disponibles, point de salut ? Signe des temps, ou on ne s’y connaît plus. Car le propre de l’option est d’être en option, comme son nom l’indique. Si toutes les options sont « de série », relatif et absolu n’ont plus qu’à rentrer chez mémé. Suréquipée par rapport à quoi, du coup ? Les autres marques ? Il est à craindre qu’elles aussi subissent le suréquipement de rigueur.

 

Idem avec les téléphones. Ceux qui ne servent qu’à téléphoner sont devenus des pièces de musée. Mais avez-vous déjà utilisé toutes les applications d’un spécimen suréquipé ? Ou même la moitié ? Amusez-vous à recenser celles dont vous ignoriez jusqu’à l’existence – et à vous demander si ça vous empêchait de ronquer, tiens.

 

On murmure que les cuisinistes s’apprêteraient à suivre le mouvement. A l’heure qu’il est, nul doute qu’ils se creusent la soupière comme un seul homme pour vous persuader qu’une cuisine suréquipée est le secret du non-ratage de votre dinde aux marrons.

 

Comme on n’invente plus rien d’essentiel, on impose donc du superflu au gogo à longueur de temps, et dans un grand sourire.

Seulement le superflu commence tout doucettement à encombrer. Une déchetterie à chaque carrefour, un bureau des objets trouvés par mairie. Parce que nous paumons toujours tout ? Semons, plutôt. Manière inconsciente de se débarrasser du trop-plein. Cherchez pas, c’est que ça.

 

La supercherie n‘a qu’un temps. Si tout le monde se suréquipe, impossible de frimer au nez et à la barbe du voisin.
Restera plus qu’à tout miser sur le sous-équipé pour se démarquer.

Merci de votre attention.

surequipee

Développer ses photos

 

« Le message, c’est le médium », clamait McLuhan le grand. Autrement dit, la forme conditionne le fond. Pas de rock’n’roll sans électricité. Pas de frites sans friteuse.
Pas de photos sans téléphone ?

Mais revenons à nos moutons, moutons.

C’est parce qu’on n’est plus obligé de développer ses photos qu’on les gâche.

Du temps de l’argentique, la pellicule n’était pas extensible. Il fallait donc drôlement s’appliquer au moment de choisir son sujet pour l’immortaliser via le petit zoiseau. Les photos, rares, étaient en général réussies. On les conservait dans de gros albums de famille que l’on consultait pieusement parce qu’on ne pouvait pas faire autrement : deux genoux minimum.

Aujourd’hui, il suffit d’un téléphone pour mitrailler toute la journée si ça nous chante. Mais ce sont des photos creuses, interchangeables. Elles ne sont plus précieuses. Il ne nous viendrait pas à l’idée de les appeler « clichés », d’ailleurs. Vingt contre un que ce mot s’éteindra dans le siècle.

 

A cet égard, le verbe développer prend tout son sens. Emmener ses photos à « développer », c’est comme confier ses chrysalides à un professionnel pour les retrouver papillons.

Etymologiquement, photographier, c’est « écrire avec la lumière ». Les bonnes photos ont même droit à une légende, « ce qui mérite d’être lu ». Or, cette notion d’écriture disparaît. La preuve, on ne les regarde plus sur papier. Les écrivains de lumière n’ont même plus à se soucier de focale ou d’effets, désormais intégrés. Sentez la noblesse perdue ?

 

Aujourd’hui, tout le monde photographie tout, tout le temps. Ça nous prend comme une envie de pisser, notamment le selfie, posté dans la seconde à l’attention de la planète comme si notre vie en dépendait. Plutôt élargi, le cercle, à défaut d’être concerné.

Au lieu de nous souvenir de la scène, notre premier réflexe est de la stocker. On aurait tort de se gêner, le stockage est infini (« le message, c’est le médium »). Résultat : on découvre avec effarement des photos vieilles de trois mois qu’on avait oubliées sitôt prises. Ou plutôt qu’on n’avait gardées que dans la mémoire de l’appareil.

 

Avec un temps d’attente de plusieurs jours et en nombre limité par tête de pipe, nos photos redeviendraient moins banales. Automatiquement.

Merci de votre attention.

 

Surponctuation

 

Hyperboles comme une seconde peau, pléonasmes en furie, anglicismes génétiquement modifiés : on ne fait plus confiance aux mots pour dire ce qu’on a à dire. Aux signes de ponctuation non plus. Leur surconsommation en témoigne : pour qu’un discours ait plus de poids, foutez-en partout. Sans rire, un point de suspension vous a-t-il déjà déçu en tête-à-tête ?

Mais revenons à nos moutons, moutons.

L’homme pas drôle rit de ses propres vannes. Il en devient doublement pathétique. Appliquée à la ponctuation, cette peur de ne rien ressentir (déjà diagnostiquée ici, ici et ici par exemple) se manifeste par un certain nombre de symptômes alarmants.

 

Terminer toutes ses phrases par !
A moins d’être singulièrement jouasse ou au contraire remonté comme jamais, vous vous exclamez à tout bout de champ, vous, dans la vie ? Ce ne serait rien si ces ! n’étaient précédés neuf fois sur dix de smileys, « LOL » et autres variantes sur lesquelles on ne revient pas (le virus de l’homme pas drôle mute très vite).

 

Pour faire comprendre qu’une nouvelle vous scie les pattes :

!!!!

ou vous laisse dans l’expectative :

??????

Mille points d’interrogation ont le même sens qu’un seul : vous n’en menez pas large, un point c’est tout. C’est un peu comme zéro : on peut le multiplier à l’infini mais quel intérêt ? C’est un peu comme zéro : on peut le multiplier à l’infini mais quel intérêt ??????

A quand : : pour augmenter le suspense ou .. pour mieux marquer la fin de la phrase ?

 

Autre affront : les guillemets.
« Non content » d’avoir « la main lourde » à l’écrit, « on » « croit bon » de les « reproduire à l’oral » en « faisant le geste ». Aucune confiance, on vous dit !

ponctuation2

Sans oublier dans les basques d’etc., etc…

 

Comment faisaient les Mayas, les Egyptiens et les Mésopotamiens pour se comprendre en glyphes ? Ils ne chargeaient pas la barque. Une grève des scribes, voilà ce à quoi auraient conduit vos scribouillages. Et personne n’aurait découvert leur alphabet.

Merci de votre attention.

ponctuation3

Face à quoi déclamer « to be or not to be » ?

 

Là est la question.
Car au moment d’attaquer la tirade, vous réalisez qu’il manque le crâne. Soit un plaisantin vous l’aura chouravé sans demander son reste, soit la mise en scène minimaliste ne prévoyait aucun accessoire.
Dans tous les cas, vous vous retrouvez marron, Gros-Jean comme devant, genuinely emmerded pour les puristes.

shakespeareComment le métaphysique apogée peut-il submerger la salle s’il repose sur votre seule interprétation flageolante ?

Tout n’est pas perdu. Vous qui avez brûlé les planches par les deux bouts savez tirer avantage de n’importe quelle situation. Sans qu’on subodore jamais la panique sous le vôtre, de crâne.

Improvisez avec ce qui vous tombe sous la main. Les meilleurs Hamlet ne sont-ils pas mitonnés avec les moyens du bord ?
Ce qu’un public non averti verra comme un pis-aller s’imposera comme un parti pris audacieux.

 

Or donc, quelle attitude adopter ?
Réagissez en prince du Danemark civilisé.
Plusieurs options s’offrent à vous :

 

♦  Ni tibia, ni coccyx, ni clavicule pétée n’égaleront la puissance évocatrice des orbites. Sortez du registre anatomique et recréez un néant tout à fait convaincant avec une vapoteuse, le vinyle d’un obscur yé-yé nippon ou la sortie de secours.

 

♦  Pour symboliser la volatilité de l’existence, brandissez donc le sauc’ qui vous suit depuis les loges.

 

♦  A propos, tout le premier rang admire goguenard le bout de gras resté coincé sous votre molaire gauche. Profitez-en pour envoyer le monologue dans les dents de votre brosse et de votre tube de Colgate.

 

♦  Adressez-vous à un spectateur au hasard, de préférence un peu décati pour rappeler le crâne. Ça lui apprendra à rire sous cape de vos gencives.

 

Flegme et dignité, montrez de quel bois vous vous chauffez.

 

La pointe de l’actu

 

A l’heure du tout-informatique, on pourrait penser que la pratique se perd. Du tout. Certains journaleux persistent à arborer leur stylo à l’écran et on ne les voit jamais s’en servir.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Archétype du stylo-bille greffé à la main : Henri Sannier. L’homme qui, bien avant l’arrivée des tablettes numériques (on n’en sort pas), vous recommandait de « bien le noter sur vos tablettes », sans qu’on sache encore aujourd’hui à quoi il faisait allusion :

Dans le genre décontracté, le petit Louis Laforge, pas mal non plus :

Sans faire injure à Riri et Loulou, la palme du signe extérieur de professionnalisme (« top crédibilité », persifleraient les Guignols) revient néanmoins au regretté Jean-Luc Delarue. Ah le porte-bloc à Delarue.

La sous-exploitation de l’attirail fait peine à voir. Un trait en guise de « ça c’est fait », sans autre forme de procès.

 

On conçoit que le stylo de l’homme-tronc lui permette de ciseler ses textes avant la grand-messe. Elagage et raturage sont les deux mamelles du précieux instrument, on ne revient pas là-dessus. Mais que ne le lâche-t-il pendant ? Comme s’il pouvait biffer le prompteur ! Quant au papier de secours mis de côté à chaque transition entre deux sujets, on voit mal comment il pourrait croiser la route dudit stylo.

Imaginez que le garagiste vous tende sa louche encore poisseuse de cambouis en même temps que la facture, ou que le dentiste vous fourre son diplôme sous le nez en vue de vous rassurer sur la qualité du détartrage. Eh ben c’est totalement pareil : y’a pas besoin.

 

Porté de manière ostensible (pour ne pas dire ostentatoire) face caméra, le stylo fait au pire office de grigri, au mieux occupe les mains comme une clope.
Frimer tue ?

Merci de votre attention.

 

Fulgurance #51

Interlocuteur d’une fois unique : celui qui te pompe huit minutes de ton temps (et du sien) quand une suffisait.