Apprivoiser

 

Bien qu’on ait apprivoisé apprivoiser, restons circonspects en tapant aux barreaux de la cage.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Apprivoiser se dit d’un animal rendu « moins sauvage, moins farouche ». Au figuré, on peut apprivoiser quelqu’un comme sa propre douleur. Si bien qu’avec de l’entraînement, on peut apprivoiser n’importe quoi. Même sa prononciation [apʀivwaze] nous éclabousse de sa beauté bestiale.

 

C’est à l’orée du XIIIe siècle que l’on commence à aprivoisier tous azimuts. Ou à apriver selon l’humeur. Mesurez bien à quel vocable bassement matériel nous avons échappé, nous autres.

Parce que tout ça, c’est de la faute au latin sauvage apprivatiare, échappé de privatus (la bestiole apprivoisée devenant en quelque sorte la propriété privée de son maître) ou d’apprivatare (v. le vieux provençal aprivadar, « familiariser »).

Mais la racine est la même, ne chipotons point, et ne nous privons pas plus longtemps de l’étymo de privé.

 

Vie, plage, appartements, le privé est toujours caché à la vue du public. D’où guéguerre perpétuelle. Normal, privatus (→ privatif, privatiser et, plus prégnant encore, l’anglais private) est clairement « séparé » du reste. En cause, l’indo-européen prai- ou prei- construit sur per-, « devant ». Il y a des précédents.

Au rayon produits dérivés, on ne trouve hélas qu’apprivoisement et, à la limite du bon goût, apprivoisable.

Heureusement, Totor est là pour relever le niveau :

Apprivoiser, c’est là tout le gouvernement,
Régner, c’est l’art de faire, énigmes délicates,
Marcher les chiens debout et l’homme à quatre pattes.

Merci de votre attention.

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Comment faire avaler à autrui que personne oncques ne clamse ?

 

Contrairement au bébé ou à l’éléphant s’ébrouant dans leur parc, l’homme sait qu’il va mourir. Tristesse fondamentale dont ne le console guère son intelligence supérieure.

Du reste, que vaut-il mieux ? Etre khôn comme une mouche et tout ignorer de ce destin funeste ou conscient de sa finitude et mettre à profit chaque seconde ?

 

On vous voit venir. Soumis à la dure loi de la jungle, l’animal ne sait-il pas que la mort rôde ? Assurément si : autour de lui seulement. Il ne fait déjà pas le rapprochement entre coït et reproduction, laissons-le au moins copuler tranquille sans rien lui révéler de ce qui l’attend quand le prédateur fond.

 

Quant à vos semblables, vous pouvez toujours apaiser leur angoisse en les persuadant que la mort n’existe pas, malgré les apparences.

Or donc, quelle attitude adopter ?
Réagissez en dissimulateur civilisé.
Plusieurs options s’offrent à vous :

 

♦  La plus courue : entrer dans les ordres. A force de seriner à vos ouailles qu’il y a une vie après la mort, c’est bien le diable s’ils ne finissent pas par l’intégrer. L’une ou l’autre brebis égarée s’interrogera sans doute : « mais comment sait-on qu’il y a un paradis et un enfer si personne n’en est jamais revenu pour en témoigner ? ». Condamnez-la au bûcher. Ce ne sera qu’un mauvais moment à passer étant donné qu’il y a une vie après la mort.

 

♦  « Mais alors, où sont passés les grands anciens s’ils sont toujours en vie ? », insistera-t-elle car plus la brebis est égarée, plus elle est têtue. Dites-lui qu’ils sont très très très très vieux et qu’ils ne peuvent plus se déplacer comme du temps de leur glorieuse jeunesse.

 

♦  « Mais alors, quid des assassins, dictateurs et autres raclures en tous genres ? Est-ce à dire qu’ils sont encore parmi nous ? ». Point point, ceux-là sont parqués dans des lieux tenus à l’écart où ils subissent des châtiments à la hauteur de leurs crimes.

 

♦  « Mais alors, qui peuple les cimetières depuis la nuit des temps ? ». Précisément les vilains ci-dessus, ils sont enterrés vivants, c’est leur punition, ils l’ont bien cherchée.

 

♦  « Et les accidents mortels alors ? ». Un complot du gouvernement pour justifier le code de la route.

 

Flegme et dignité, montrez de quel bois vous vous chauffez.

 

Faramineux

 

Si l’adjectif vous évoque un trésor de pharaon, c’est qu’il vous semble l’avoir vu orthographié pharamineux. On préfère prévenir : arrêtez de phantasmer.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

L’Egypte et la royauté n’étant plus ce qu’elles étaient, on hésite quant au sort du drôle. Tantôt familier (« qui semble tenir du prodige »), tantôt péjoratif (« excessif, exorbitant »), faramineux ne s’emploie qu’à propos de ce qui troue vraiment le derche.

Exemple : une remontée faramineuse.

 

En parlant de courir vite, « bête faramine » désignait dans la Bretagne et le Mâconnais du XIVe siècle un animal vorace non identifié.
Le plus fantastique dans cette histoire, c’est le recyclage du latin feramen, « bête sauvage, gibier ». Vu comac, on a du mal à discerner la descendance en français mais zieutez le fera d’origine, raccourci pour fera bestia. Une fois la « bête » dépecée, seul l’adjectif ferus retrousse encore les dents. Ne vous rappelé-ce pas féroce, par hasard ? Y a-t-il toujours des coquets dans la salle pour donner du ph à faramineux ?
D’ailleurs, à ferus, ferus et demi, soit efferus. Soyez pas effarés devant la « bête sauvage » indo-européenne ghwer-, où est passée votre fierté ?

Quant aux Grecs, ils ont bien fait d’attendre l’extinction du dernier théropode préhistorique avant d’organiser leurs parties de thêra en forêt. Non sans un flacon de thériaque dans leur barda en cas de morsure de serpent.

 

Farouche est plus farouche. Au top de la « sauvagerie », certes, mais comme un forasticus, « étranger » latin venu du « dehors » foras, fossilisé dans la vieille préposition fors :

Tout est perdu, fors l’honneur.

Aucun lien avec féroce et encore moins avec faramineux.
Ne vous fourvoyez pas, ça marche pas à tous les coups.

Merci de votre attention.

 

A quoi reconnaître le monstre du loch Ness ?

 

Dans les pantoufles de l’imaginaire, voilà une légende confortablement installée. Comme vous sur votre frêle esquif, parcourant les eaux du loch Ness en quête de sensationnel.

Car pour l’instant, ce monstre est un serpent de mer : vous n’avez encore vu nada.
Oualou.
Pas la queue d’un.

Du reste, à quoi le reconnaîtriez-vous, vous qui seriez à peine capable de décrire un rollmops ?
D’après son profil en tôle ondulée, vous le croiseriez pour de bon qu’il ne ressemblerait en rien à sa photo, de près ou de loin. D’où quiproquo.

 

Comme vous ne pouvez vous fier qu’à des racontars de buveurs de whisky dont les versions – de seconde main – divergent, vous ne savez guère à quoi vous en tenir. Incertitude à laquelle il est grand temps de remédier, car il caille et l’humidité gagne.

 

Or donc, quelle attitude adopter ?
Réagissez en guetteur civilisé.
Plusieurs options s’offrent à vous :

 

♦  Les monstres, on fait toujours comme s’il n’y en avait qu’un par espèce. Le dernier représentant, en l’occurrence. Dans ce cas, il fut un temps où le loch devait grouiller d’une faune ovovivipare, ce que ne corrobore aucun témoignage, malté ou non. Conclusion : non seulement le monstre est grégaire mais le troupeau reste discret. Si bien qu’une tête qui dépasse, vous ne pouvez pas la louper.

 

♦  Les monstres, on fait toujours comme s’ils étaient incréés. Or, il a bien fallu qu’une monstresse mette bas, aidée par papa monstre du loch Ness. L’âne et le bœuf du loch Ness n’auraient pas manqué de compléter le tableau. Ç’aurait eu de la gueule si les monstres faisaient pleurer dans les chaumières. En voilà un signe de reconnaissance, tiens.

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♦  Les monstres, on fait toujours comme s’ils étaient de quelque part : la bête du Gévaudan, l’hydre de Lerne, l’andouille de Vire… Or rien ne dit que celui-ci soit sédentaire (contrairement aux curieux dans votre genre). Vu l’hygrométrie, il y a même de fortes chances qu’il se soit carapaté au Tanganyika.

 

♦  Les monstres, on fait toujours comme s’ils étaient éternels. On aurait affaire au même depuis des siècles ? Et sans qu’il se montre ? Allons allons. La peau dure a des limites, votre patience itou.
Pauvre pêcheur, ne l’attendez plus, votre Nessie : il est clamsé depuis longtemps – si tant est qu’il ait jamais existé.

 

Flegme et dignité, montrez de quel bois vous vous chauffez.

 

Siècle, sors de ce corps

 

« Il faut vivre avec son temps ». Sous-entendu : « sous peine d’être largué ». Un adage que seuls suivront les moutons de première, parce qu’en réalité, nous nous débattons tels de la crème pâtissière dans des mille-feuilles temporels.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Tout à notre guidon, c’est une chose qu’on relève peu : les trentenaires actuels sont la dernière génération de toute l’humanité à avoir grandi sans le ouèbe. La dernière aussi à pouvoir confronter sa vision du monde (analogique) au nouveau. Schizophrénie comparable à celle qui dut agiter les contemporains du premier téléphone ou les pionniers du moteur qui fait boum.

superposé

Or, à courir plusieurs lièvres à la fois, ne risque-t-on pas de devenir chèvre ? Adeptes de la métaphore animalière, filez.

D’autant que nous le sommes de moins en moins, animaux. L’homme des cavernes avait du poil aux pattes, nous multiplions les épaisseurs de fringues. Les médias nous rencardent sur tout, l’ancêtre partait en éclaireur. Parfois même il virait nomade, sans disposer du moindre début de locomotion actuelle.

Si bien que l’homme des trottoirs ne sent plus rien (et pallie par des expressions bizarres). A part le camion qui le percute de plein fouet ou la vague géante qui l’emporte alors qu’il zieutait un écran quelconque. ‘Tention, un encornage de mammouth pendant les ébats avec madame des cavernes est une mort tout aussi khôn. Mais qui au moins a le mérite d’interrompre un moment de grâce.

 

C’est bien beau de « vivre avec son temps ». Faudrait-il pas au contraire vivre en dehors, ou plutôt privilégier l’intemporel (amour, art, passions humaines) sur les contingences ?
De dieu, ça balaie large aujourd’hui.

 

Si les génies se font rares, au passage, c’est qu’ils sont privés du temps dont ils auraient besoin pour être en avance sur le leur.
Tout va si vite ! Même Léonard plierait boutique.
Il ferait un malheur en peintre rupestre.

Merci de votre attention.

 

Ahuri

 

Le succès d’ahuri est tel qu’il se décline en deux versions (nom et adjectif). Un ahuri arbore un air ahuri 24h/24, étant tombé dans l’ahurissement quand il était petit.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Si l’on emploie volontiers ahurir au figuré :

jeter dans la stupéfaction, frapper d’étonnement,

le verbe signifie proprement

faire perdre la tête.

Vos vieux réflexes vous soufflent déjà la suite.
A- pour passer d’un état à un autre, -ir, infinitif, le tout emboîté à la hure du sanglier furetant dans les forêts gauloises. Obélix, quand tu nous tiens.
Ce que confirme l’ahuri de 1270 :

qui a une chevelure hérissée.

Comme qui, comme qui ? Sus scrofa, pour vous servir.

 

Hure, au même siècle, désigne ainsi la

tête hirsute d’une bête féroce.

Mais arrêtons-nous sur hirsute. Serait-ce pas la même racine (de cheveux) ? Et hair par la même occasion ?

En effet, on n’a pas donné un coup de peigne à hirsute depuis le latin hirsutus, qui rime avec Bluetooth (là n’est pas son moindre défaut). Hirsutus, irsu d’hirtus de même sens, descend de ghers-, l’indo-européen pour dire « dru » ou « se dresser, se hérisser » (tiens donc). Hair a poussé là-dessus, le doute n’est plus permis.

 

Notez que pour les premiers zacadémiciens, ahurir était familier comme l’est aujourd’hui ahuri. Ahurissant, non ?

Merci de votre attention.